Res, non verba
Sous ce titre à l'apparence provocatrice le journaliste
Antoine Albertini nous convie dans son essai à considérer
que la situation de la Corse exige des actes et
non encore et toujours des paroles (1).
De l'épaisseur d'un
"que sais-je" l'opuscule
est un véritable
contre poison des
idées reçues sur
notre île. Le premier chapitre stigmatise
les pseudos responsables
politiques de Ségolène Royal à
Raymond Barre qui parlent avec
l'insoutenable légèreté des êtres
qui savent tout parce qu'ils ne
comprennent rien. Battant en brèche
l'idée du coût exorbitant de
l'île pour la France, Antoine
Albertini nous rappelle quelques
chiffres simples qui peuvent servir
au travail qu'il faudra un jour
accomplir : une véritable comptabilité
nationale de ce que coûte et
de ce que rapporte la Corse en
situation de dépendance et des
coûts-avantages en situation de
souveraineté. Si la Corse a peiné à
trouver sa voie le principal responsable
en est l'Etat français nous
explique cet auteur de par le maintien
d'un sous développement
durable, la politique d'état de droit
a minima et les compromissions
diverses ! Reste que la partie la plus
originale et certainement la plus
discutable de l'ouvrage se niche
dans les trois derniers chapitres.
Campant la décolonisation comme
l'une des raisons de la révolte corse
"privés des horizons lointains de
l'Algérie ou de l'Indochine les
Corses opèrent timidement leur
"rigiru"…". Albertini prononce ses
sentences : "l'immense majorité
des Corses, c'est un fait acquis, ne
souhaite pas l'indépendance. De là
à en déduire que les nationalistes
en général et les indépendantistes
en particulier n'exercent aucune
influence sur la vie locale c'est
aller un peu vite en besogne…".
Créditant ce courant de la préservation
de l'identité, du respect du
littoral et de l'amélioration des
pratiques démocratiques locales il
le positionne comme "un éveilleur
de conscience" tout en lui reprochant
de trop sacrifier à l'idéologie
nourrie de mystique historique
: "pour certains indépendantistes
corses la revendication n'emprunte
qu'une seule voie, celle du
souvenir. Et plus encore du souvenir
de la courte parenthèse qui
s'étira de 1754 à 1769 avec l'avènement
du régime de la Corse
indépendante…Hors de ces
quinze années qui prirent fin avec
la défaite des milices paolistes à la
bataille de Ponte Novu, point de
salut!". L'analyste s'inquiète donc
d'une histoire transformée en
"gadget militant" oubliant à ce
sujet la lumineuse leçon du grand
historien François Furet pour
lequel "l'Histoire permet l'inventaire
des idées, des volontés et des
circonstances" (2). Dès lors cantonner
le mouvement national
corse à bégayer un vague discours
identitaire ancré sur l'historicité
participe chez notre ami journaliste
de ce nouveau courant qui se
veut moderne parce qu'il prétend
relativiser les leçons du passé.
Nous ne le suivrons guère sur ce
terrain même si nous partageons
son idée que l'histoire ne peut se
circonscrire à l'idéologie. En
revanche Antoine Albertini termine
son essai par une analyse
fulgurante sur l'absence fondamentale
de réflexion du courant
corse quant à penser son avenir en
dehors du cadre "stato national"
sans s'intéresser au mouvement
général du monde, à la vision globale
des échanges, en particulier
économiques. A l'heure où le
socialisme bureaucratique s'est
effondré, où le capitalisme financier
ne va pas tarder à suivre la
même pente, il est peut être temps
que des pays comme la Corse
choisissent une voie qui les situent
dans une démocratie de proximité
et dans une politique d'immense
ouverture. Vaste programme dont
l'auteur lève un coin de voile. A
chacun de regarder derrière pour
aller de l'avant.
Vincent Stagnara
(1) Antoine ALBERTINI : "Faut-il abandonner
la Corse ?" collection "à dire vrai"
Editions LAROUSSE mars 2008.
(2) François FURET : "Penser le XXème siècle"
Collection Bouquins Robert LAFFOND
janvier 2007.