Ghjuvan Battista Acquaviva : U sognu di a tarra libarata. « Induve sì, dimmi,
dimmi lu viaghju, a strada fiurita, induve tù vai tù... » (I Muvrini, dimmi)
Aborder le thème de la
terre corse, de ce
qu’elle est
aujourd’hui, de ce qu’elle
peut être demain est un sujet
autant essentiel que vital.
Surtout pour la communauté
originelle qui l’habite depuis
bien des siècles… Ce droit à
la terre se pose toujours avec
autant d’acuité. Et la campagne
mise en place il y a peu
par Corsica Nazioni
Indipendenti sur la notion du
foncier et de la citoyenneté
corse s’appuie tout naturellement
sur la négation par la
France de ce droit. C’est
aussi pour cela que des milliers
de personnes ont été
interpellées, des centaines
incarcérées et lourdement
condamnées, des dizaines
décédées dont parmi eux, un
symbole et un exemple :
Ghjuvan Battista Acquaviva.
Le pas franchi...
C’est après des arrestations
orchestrées par les forces de gendarmerie
française en Balagna en
1984, que Ghjuvan Battista fait le
dur mais logique choix de se soustraire
à un appareil judiciaire étranger,
préférant la liberté du maquis,
certes traqué, à l’enfermement carcéral.
Un choix manifestement réfléchi,
que son père, notre ami, Mauriziu,
aujourd’hui disparu conte en ces
termes(1) : « Je marchais sur le sentier
ombragé de vieux chênes, par
une belle matinée de février 1984.
Je revenais de Cariani, parcelle de
vigne éloignée de 500 mètres de
notre cave, lorsque je rencontrai
Jean-Baptiste, un sac de voyage en
bandoulière.
Où vas-tu mon fils ?
Les gendarmes ont découvert des
armes dans le cimetière d’Ile-
Rousse. Des copains me les ayant
montrées, il est possible que j’y ai
laissé des empreintes. Il est peut
être prudent que je me mette un peu
au vert…
Puis-je t’être utile ? As-tu besoin
de quelque chose ?
Non.
Au fond de la poche de mon pantalon
de velours, je sentis quelques
billets, ainsi qu’un vieux couteau à
cran d’arrêt. Je serrai le tout dans
mon poing, et le lui tendis. Il le prit
avec un sourire où l’affection semblait
le disputer à l’amusement.
Salut Papa.
Salut mon fils.
Il repartit. Je me retournai et le
suivis du regard. Au détour du chemin,
il posa une main sur le mur et
le franchit d’un bond souple et
puissant. Jean-Baptiste venait de
passer dans la clandestinité. »
L’affiche
Ce choix opéré en toute
conscience, conséquence d’une
réflexion personnelle et philosophique
en totale adéquation avec ses
orientations politiques, l’amène inévitablement
à être recherché par
l’ensemble des forces françaises de
police présentes massivement sur le
territoire corse. Sa non localisation,
son aptitude à se dissimuler tel un
« poisson dans l’eau » pour
reprendre la maxime maoïste, feront
qu’en 1987, Ghjuvan Battista figurera
– prime à l’appui – sur une
sinistre affiche de militants recherchés…
Assassiné
par un colon
C’est pourtant cette même année,
au mois de novembre, que la mort
met fin à son engagement militant.
Durant une opération de résistance
organisée contre la ferme d’un
colon, le dénommé Roussel,
Ghjuvan Battista est assassiné par le
tir d’une arme de guerre à bout portant…
Le F.L.N.C., qui revendique l’opération,
explique dans un communiqué(2) les conditions dans lesquelles
il fut assassiné : « Ralentis dans
leur progression par les dispositifs
de protection installés autour de la
ferme du colon Roussel (boites de
conserves suspendues à des fils,
chiens de garde…) et par de nombreux
incidents techniques qui
avaient contrarié le bon déroulement
de l’opération, nos militants
ayant constaté que la villa avait été
soudain éclairé puis, après quelques
minutes, totalement plongée
dans l’obscurité, ont décidé de
renoncer à l’action qui aurait dû
autrement se dérouler sans violences
physiques. Nous tenons à préciser
que sur ce type de commando,
JAMAIS un militant SEUL n’investit
un objectif. Les militants agissent
groupés. Pendant que le véhicule du
commando quittait les lieux,
Ghjuvan Battista, qui disposait d’un
véhicule personnel – la voiture
retrouvée à quelques dizaines de
mètres – a quitté le dernier les alentours
de la ferme. Le colon Roussel
qui avait curieusement coupé les
lumières a ABATTU DELIBEREMENT
notre militant à l’extérieur
de la maison alors qu’il se retirait
et qu’il n’était plus un danger pour
personne. »
La gendarmerie française assurera
pour sa part le grossier montage
d’une prétendue lutte qui se serait
passée dans la maison, disculpant et
protégeant le colon…
Martiru
di a causa corsa
Après son assassinat, le F.L.N.C
conçut une première affiche dont
les mots résonnent toujours dans
notre inconscient collectif :
« Ghjuvan Battista Acquaviva,
cumbattenti di u Frontu, cascatu
per a libertà di a patria ».
Reprenons encore une fois à ce
sujet, les écrits(3) de son pauvre père :
« Jean-Baptiste était un patriote
corse qui voulait libérer son pays
d’une tutelle étrangère. Il en est
mort comme bien d’autres. Ils font
partie de nos martyrs, de nos héros.
Ils sont notre histoire ».
Sa mort dans les circonstances que
l’on sait, s’avère un sacrifice. Elle
nourrit cette juste cause, la cause
qu’il avait sainement épousée, à la
fois spécifique et universelle, de ces
femmes et ces hommes qui donnent
leur vie pour que vive tout peuple
non reconnu… Son martyr devient
exemple et référence, démontrant le
désintéressement d’une jeunesse
engagée pour vivre libre sur sa
terre.
L’injustice
française
Du côté judiciaire français, tout
sera évidemment volontairement
entrepris pour protéger, dans la
suite logique de la fuite organisée
par l’Etat français de l’assassin présumé,
le colon Roussel. La constitution
en partie civile de la famille
Acquaviva pour mettre en place
une procédure afin d’obtenir un
éclaircissement en justice des causes
de la mort de leur fils se heurte à l’implacable et froide logique
d’Etat… Le « non-lieu » résonne
tel un second assassinat… Il y a des
vérités jamais bonnes à dire, à
connaître, à expliquer… Même
l’Europe, dans ses instances d’ultime
recours évitera de donner une
suite à cette requête de justice,
confortant ainsi la France dans sa
volonté de dissimuler une situation
où le droit et l’équité laissent place
à l’illégitimité assassine et au mensonge
institutionnel...
Le droit de mémoire
Aujourd’hui, dix neuf ans séparent
l’assassinat de ce patriote de la
situation que continue de subir la
Corse. Peu ou pas d’évolutions
consacrent un accaparement massif,
démesuré, et risquant de faire basculer
notre île dans un schéma de
dépossession collective dont tout
naturellement les Corses dans leur
grande majorité seront les principales
et particulières victimes…
Aujourd’hui, la résistance continue.
Et le sacrifice de Ghjuvan
Battista garde toute son actualité
tant les causes qu’il dénonçait et
combattait hier sont toujours omniprésentes.
Le devoir de mémoire se
nourrit de moult exemples dont
celui de ce fier patriote qui nous a
appris que l’amour d’une terre pouvait
conduire jusqu’à la mort, mais
qu’elle ne sera pas vaine : le nom
de Ghjuvan Battista a été officiellement
donné et apposé à un amphithéâtre
universitaire de Corti, lieu de
formation et de perspectives pour
notre jeunesse tant il est référentiel,
mais plus que cela, il demeure le
symbole pour tous ces jeunes et ces
moins jeunes, qui perpétuent son
combat, publiquement ou les armes
à la main, pour que vive la Corse
libre, émancipée et souveraine.
Il est toujours et plus que jamais à
nos côtés.
Ulivieru Sauli
1 – « L’eternu sguardu » ;
2 – Communiqué du F.L.N.C. du 17
novembre 1987 ;
3 – « L’eternu sguardu ».