Artistes ou suicidés de l’esprit ?
Depuis longtemps Eliane Aubert-Colombani transporte
ses lecteurs hors des sentiers battus à propos
de notre île.
Dans le prolongement de
son roman "le Cousin"
(1) elle nous convie avec
"l'Appel de l'île" (2) à réfléchir, à
sa manière, sur l'écartèlement
récurrent de bien des auteurs
corses depuis Marie Susini, un
bras arraché par la Patrie corse et
l'autre dépecé par ce que l'on
nomme désormais pompeusement
"le continent".
Conçu sous la forme d'un journal
intime, s'étalant sur un été, le
roman nous fait voyager de
Gennevilliers à Speloncato ou
Pioggiola, sur fond de règlements
de comptes politiques et du classique
dilemme amour-répulsion.
Deux personnages se posent en
s'opposant, se quittent et se rejoignent
sans cesse dans un amour
indéfini à défaut d'être infini. Tous
deux sont enseignants et portent
des identités "lourdes", elle, professeur
agrégé d'arts plastiques s'appelle
Fradin, patronyme de son ex
époux, lui, professeur d'histoire se
nomme Châtellus. Tous deux sont
pourtant corses, ont vécu en Corse
et y reviennent.
L'île les aimante et pourtant ils ne
s'y installent qu'imparfaitement. A
lire ce roman, plaisant sous bien
des aspects, on en vient toutefois à
se poser de terribles questions :
pourquoi tant de corses n'arrivent-
ils à concevoir l'identité
corse que comme consubstantielle
du déchirement permanent
entre le vécu corse et le vivre ailleurs
? N'y a t-il pas toute une
série d'auteurs qui annoncent la
difficile sortie de la littérature
coloniale à propos de notre île ?
Peut-on parler à leur égard de littérature
post coloniale ou d'oeuvres
résolument libératrices y compris à
l'égard de ce que l'on nomme la
lutte de libération nationale ?
Chacun sur le sujet se fait progressivement
son idée mais l'heure est
peut être venue de penser la Corse
en termes de sérénité plutôt que
d'inquiétude permanente, même si
ce sentiment peut receler des vertus
philosophiques.
Eliane Aubert-Colombani assume
sa part d'originalité anxieuse avec
des thèmes qui font débat : peut-on
être à moitié corse, la consanguinité
est-elle nécessaire, peut-on
être français d'origine corse et fautil
le souvenir des guerres pour s'incarner
dans l'île ?
Eliane Aubert-Colombani n'hésite
pas à être provocatrice en faisant
dire à Simone Fradin dont le père,
militaire, tomba à Dien-Bien-Phu :
"je persisterai à dire que mon père
a préféré mourir pour la France
que derrière la queue de son
mulet…". Lui serait le "converti"
d'une corsitude exacerbée qui, une
fois intronisé dans un groupe politico-
militaire, devient un simple
subordonné d'un combat opaque
où l'on ne manifeste guère pour la vie
et où la langue corse devient la langue
du secret et non celle du partage.
Eliane Aubert-Colombani mérite
cependant une lecture plus attentive
grâce à de multiples fulgurances.
Pèle mêle le combat antiraciste "la
Corse n'est pas raciste, toute notre
histoire le prouve" (notre professeur
d'histoire, muté à Corté, prépare
un cours détaillé sur "Paoli et la
venue des Juifs en Corse"), la lutte
déterminée contre les incendies
dus aux faux bergers, le regard qui
épie mais qui protège tout autant.
Le combat se déroule t-il
aujourd'hui entre les suicidés de
l'esprit, les utopistes et les artistes ?
La question est posée.
Eliane Aubert-Colombani décide
de nous laisser au milieu du gué
avec humilité mais elle nous délivre
sa sentence : "il faut être très,
très intelligent pour accepter
d'être humble….".
Capitole ? Roche Tarpéienne ? Où
nous mènera cet auteur ? Son prochain
roman, qui ne saurait tarder,
nous le dira peut être.
Vincent Stagnara
(1) Le Cousin – Editions le Rocher mai 2005
(2) L'Appel de l'île – Editions Albiana octobre 2007 (12 euros)