La Turquie a toujours réfuté la dimension nationale du peuple kurde. Confrontée – entre
autres aux activités du « Partiya Karkerên Kurdistan » (PKK), formation de résistance armée
de libération nationale et socialiste, elle tente aujourd’hui et consécutivement aux récentes
attaques menées contre l’armée turque, à détruire l’organisation kurde, en menaçant d’intervenir
– là où il est censé abriter des bases de repli – en territoire irakien limitrophe à la frontière
turque. Ce territoire étant, depuis l’invasion américaine en Irak, sous administration autonome
kurde.
Cette volonté d’intervention vise non seulement à annihiler
les capacités organisationnelles du PKK – ses récentes
capacités de frappe contre des unités de l’armée turque ont
été démontré – mais surtout traduisent la pensée politique
et stratégique prédominante en Turquie : Empêcher sinon
détruire toute possibilité d’affirmation nationale kurde, à
l’intérieur voir à l’extérieur de ses frontières actuellement
constituées. Le Kurdistan est fragmenté entre quatre
états qui s’arrogent le droit de dépossession territoriale :
la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Ce n’est donc point
un hasard si deux de ces pays – ennemi considéré des
Etats-Unis – soutiennent la volonté d’intervention armée
en territoire irakien de la Turquie – pays habituellement
allié des Etats-Unis.
L’aide américaine
Le gouvernement turc d’Abdullah Gül – même si il
autorise son armée à intervenir en Irak – tente de
mesurer ses marges de manoeuvres. Frappant aux
portes de l’Union Européenne, proche des Etats-Unis et
membre de l’OTAN, il doit tout autant compter à l’interne
sur l’importante influence des généraux de l’armée. Aussi
le soutien recherché auprès du président Georges W.
Bush vise à obliger ce dernier à intervenir concrètement
contre le PKK. En effet, présents militairement en Irak,
les américains comptent bel et bien sur le gouvernement
autonome irakien pour asseoir leur occupation et
n’hésitent pas à soutenir – pour déstabiliser l’Iran, pays
avec lequel ils sont en conflit – le PJAK (Parti pour une
vie libre au Kurdistan), une organisation kurde basée en
territoire sous domination iranienne et qui entretient des
relations avec le PKK. Les Etats-Unis sont donc dans
l’obligation de rassurer sur ce sujet leur allié tout en
garantissant à travers leurs manoeuvres la défense de
leurs intérêts particulièrement en Irak. Il y a peu, un article
de « Foreign Affair » traduisait l’importance qu’accordent les américains à la Turquie : « Après des décennies de
passivité, la Turquie commence à apparaître comme un
joueur important de la diplomatie au Moyen-Orient » et
donc : « il y a une chance que Washington et ses alliés
occidentaux puissent utiliser la Turquie comme tête de
pont au Moyen-Orient. »
Le soutien de Georges W. Bush
Les Etats-Unis ont inscrit le PKK sur la liste internationale
des organisations dites terroristes. Plus récemment le
président Georges W. Bush a promis à Recep Tayyip
Erdogan, premier ministre turc, un renforcement de la
coopération militaire entre les deux pays. Il l’assure
également de la mise à disposition de la technologie
adéquate en matière de renseignements « en temps
réels ». Il n’en demeure pas moins que ce soutien affiché
comprend des limites, et oblige à un dangereux exercice
d’équilibre avec d’une part certaines formations nationales
kurdes au rôle stabilisateur en Irak et d’autre part avec
la Turquie et surtout son armée fermement opposées à
toute concession aux nationalistes kurdes en Irak.
L’implacable logique turque
Ce soutien américain ne rassure pas forcément l’état
turc. Si ce dernier est par exemple d’accord avec ses
homologues outre-atlantique sur le dossier du nucléaire
iranien, ils recherchent tout autant la collaboration avec
l’Iran et la Syrie pour contenir et combattre toute tentative
d’émancipation nationale kurde. D’ailleurs les échanges
économiques notamment sur le plan énergétique (le
gazoduc Nabucco) semblent s’intensifier entre les pays
turcs et iraniens.
La position du gouvernement
autonome kurde en Irak
Dans ce contexte, mais également conditionné par son
soutien à la présence militaire américaine en Irak, le
gouvernement autonome tente d’infléchir la position du
PKK en faisant valoir la situation actuelle de la région
qu’il administre. Le premier ministre Nechirvan Barzani
appelle les résistants de l’organisation concernée à
« un cessez le feu illimité et inconditionnel », afin de
privilégier « une solution pacifique ». Le PKK lui-même
a déjà lancé un appel à la paix. Son commandant
militaire Murat Karayilan n’a-t-il pas déjà prévenu le
gouvernement turc en ces termes « N’assombrissez
pas le siècle nouveau en affrontant les kurdes ».
Les bruits de botte frontaliers
Le gouvernement turc reste inflexible. Il n’a d’ailleurs même
pas pris en compte la récente libération par le PKK de huit
soldats capturés dans une embuscade. Il y a quelques
jours le chef d’état major turc n’hésitait pas à déclarer :
« Ceux qui nous ont fait souffrir vont souffrir à un point
qu’ils ne peuvent même pas imaginer ». Actuellement à la
frontière de l’Irak, face à la région autonome kurde, plus
de 100 000 soldats sont massés en attente. De l’autre
coté 3500 résistants sont supposés s’abriter dans des
montagnes très difficiles d’accès. Ils bénéficieraient d’un
large soutien populaire. Le conflit avec la Turquie aurait
déjà fait 37 000 morts. Plus généralement cette nation
niée par quatre états constitués – et pourtant reconnue
en 1920 par le traité de Sèvres – demeure l’enjeu de
schémas géopolitiques. L’intervention turque pose à son
tour avec acuité le risque d’une grave déstabilisation
régionale. Mais elle rappelle la permanence d’une
aspiration nationale de près de 40 millions de personnes
sur laquelle les instances internationales ne pourront
indéfiniment faire l’impasse.
Ulivieru SAULI