Ce mois d'octobre 1768 est resté à jamais gravé dans toutes les mémoires des Corses. L'armée
régulière de la Corse indépendante et démocratique a mis en déroute l'une des meilleurs armées
du monde de l'époque, l'armée du Roi de France, un roi de droit divin qui ne connaissait pas le
sens des mots suffrage universel, séparation des pouvoirs ou encore démocratie.
Suite à l'odieux traité de
Versailles, qui n'est pas, rappelons-
le un traité de vente, mais
plutôt une sorte d'achat par le Roi de
France d'un droit d'ingérence internationale
dans les affaires de Corses, les
troupes françaises entreprennent la
conquête militaire de l'île.
Le 29 août 1768, Claude François
(mais oui), marquis de Chauvelin,
débarque à Saint-Florent avec la
ferme intention de s'emparer rapidement
de l'ensemble de la Corse.
Pour profiter de la situation,
Chauvelin décide de pousser en deux
directions. D'une part, Grandmaison
qui vient du Nebbiu établit son camp
sur le haut plateau de San Niculau.
D'autre part, Marbeuf s'avance dans
la plaine orientale et s'empare sans
difficulté de Furiani, de Biguglia,
Lucciana, Vignale et Borgu. Et à
l'appel des partisans du traître
Buttafoco rallié aux Français, il entre
en Casinca. En fait, Pasquale Paoli,
en fin stratège, les laisse avancer et
occuper, une à une, ces places fortes
car pour les tenir, les Français
sont obligés de morceler leurs forces,
pensant sans doute que les
Nationaux corses n'auront pas le
courage de les attaquer.
Les troupes corses sont stationnées à
Muratu sous le commandement de
Pasquale Paoli. De cette position stratégique,
Paoli peut contrôler les routes
qui mènent en Balagna, en
Casinca et vers le Cortenais.
Puis, sur le plateau de San Niculau,
Paoli, avec plusieurs milliers d'hommes,
attaque violemment les troupes
françaises de Grandmaison qui reculent
dans le désordre le plus total et
se replient sur Oletta, harcelées dans
leur retraite par les nationaux corses.
Le marquis de Chauvelin constate
que les ralliements des troupes françaises
est impossible, abandonne la
Casinca où une garnison de 75 hommes
capitule.
Le Nebbiu est évacué, de même que
la Marana et une garnison d'un millier
d'homme (500 suivant certaines sources)
et de plusieurs canons est rassemblée
à Borgu sous le commandement
du colonel français De Ludre.
Chauvelin qui ne devait pas porter
en très haute estime les Corses va
jusqu'à demander un armistice à
Paoli pour attendre ses renforts,
pensant sans doute avoir à faire à
des indigents intellectuels ! Bien
évidemment Paoli refuse.
Le 5 octobre 1768, les Nationaux corses
encerclent Borgu. Le village de
Borgu est situé au versant d'une montagne
sur une arête dont il occupe
toute la largeur, dominant la plaine. A
la partie inférieure du village, par où
se fait naturellement l'accès, une tour
et quelques maisons commandent le
seul point d'eau du village. De Ludre
a transformé le village en camp
retranché. Mais, il n'a fortifié que les
maisons du centre et il a oublié d'inclure
dans ces fortifications le point
d'eau.
Dans la nuit du 6 au 7 octobre, les
Nationaux s'emparent des maisons
non fortifiées attenantes à la tour et
obligent le lieutenant à capituler : la
garnison française se trouve ainsi
coupé de l'accès à la plaine et privée
d'eau. De Ludre est pris au piège.
Pasquale Paoli est à Lucciana avec
un important corps de réserve, sans doute près de 4000 hommes.
Chauvelin décide de porter
secours au colonel à De
Ludre. Il a 1400 hommes à
sa disposition.
Le 8 octobre,
deux colonnes françaises
partent de Bastia. La
première colonne commandée
par Grandmaison
attaque en vain les Corses
qui assiègent Borgu par le
Nord Ouest. C'était sans
doute une diversion de la
part du marquis de
Chauvelin. La deuxième
colonne composée de 10
compagnies de grenadiers
et commandée par
d'Arcambal marche directement
sur Borgu. Elle
encercle les assiégeants
mais ne peut percer leur
ligne. Les Nationaux corses
se retrouvent alors dans la position
de Jules César à Alesia, entourés
de contrevallations et de circonvallations
qui sont les ultimes remparts
entre les troupes de De Ludre
assiégées et les renforts d'Arcambal
qui n'arrivent pas à faire la jonction.
Le 9 octobre, le marquis de
Chauvelin arrive en personne avec
de nouveaux renforts pour emporter
la bataille. Pasquale Paoli, à cheval
à la tête de ses hommes entre
alors dans la bataille. Pour motiver
les nationaux corses il prononce le
discours suivant : " Patriotes !
Rappelez-vous les Vêpres corses,
lorsqu'en ce même lieu vous détruisîtes
les Français. L'honneur de la
patrie et la liberté publique ont
besoin aujourd'hui de toute votre
valeur. L'Europe nous regarde. "
Face à l'une des meilleures armées
du monde, bénéficiant d'un armement
de pointe, les Nationaux corses
qui pour la plupart ne sont pas
des soldats de métier n'ont à opposer
que leurs vieux fusils personnels.
Mais, la motivation est du côté des
Corses qui défendent leur terre et qui
sont galvanisés par le père de leur
patrie, le général Paoli. Comme le dit
Gregori " et peut-être pour montrer
au monde qu'aucun peuple n'est à
vendre, le peuple corse moins que les
autres ".
La bataille dure 10 heures.
Pommereul raconte : " On se détermina
à marcher sous le feu terrible et
continuel qui en sortait [des maisons]
pour en enfoncer les portes à
coups de hache : on vit monsieur
de Narbonne une hache à la main, à
la tête des grenadiers gravir la montagne,
pénétrer dans le village et
donner les premiers coups : toutes
ces tentatives étaient inutiles, les
portes se trouvaient murées en
dedans. Il fallut absolument passer
sous le feu meurtrier des maisons,
pour donner la main à monsieur De
Ludre, qui essaya en vain plusieurs
sorties pour joindre l'armée, tout ce
qui osa tenter ce passage dangereux
resta sur place : les obstacles se multipliaient
à chaque fois, ces difficultés
menèrent à la nuit. "
Les troupes de Chauvelin finissent
par céder. Elles reculent et s'effondrent.
C'est la déroute. L'armée française
est reconduite jusqu'à Bastia.
Les soldats de De Ludre, toujours
encerclés, assoiffés, manquant de
vivre et de munitions, désespérant
de recevoir du secours, capitulent.
Le général de Narbonne avoue
plus tard " C'est la première fois que
j'ai tourné le dos à l'ennemi ", le
général Marbeuf est blessé à l'épaule
et le marquis de Chauvelin est atteint
aux épaulettes.
Le bilan de la bataille de Borgu est
significatif de la déroute française :
On dénombre parmi les Français 600
morts, 1000 blessés, 600 prisonniers,
et les nationaux s'emparent de 9
canons et de 700 fusils.
Les prisonniers sont conduits à Corti.
Paoli, toujours soucieux de respecter
les règles de la guerre, laisse leur
équipage aux soldats, et leurs armes
aux officiers, qu'il reçoit même à sa
table !
Le colonel De Ludre, neveu de
Choiseul, qui est prisonnier, est traité
avec des égards particuliers. Il est
autorisé à se rendre à la cour du Roi
pour répondre des accusations que
Chauvelin portait contre lui.
Dumouriez, qui participa aux guerres
de Corse, note dans ses mémoires
: " Les Corses remportèrent tout l'honneur
de cette campagne qui légèrement
entreprise et imprudemment
conduite, fut si honteusement terminée.
Tout ce que Paoli a tenté était
audacieux, bien combiné et exécuté
avec finesse et précision. Il a employé
dans cette guerre du génie et un très
grand caractère, et les Corses y ont
montré un courage très estimable. "
Henri Joseph Alfonsi
Sources :
Jacques Gregori, Nouvelle histoire de la
Corse, Jérôme Martineau éditeur, 1967.
Paul Arrighi, Histoire de la Corse, Privat
Editeur, 1971.
Jean-Ange Galetti, Histoire illustrée de la
Corse, Editions Jeanne Laffitte, réimpression de
l'édition de 1863.
M.F. Robiquet, Recherches historiques et statistiques
sur la Corse, Paris, 1835.
Michel Vergé-Franceschi, Histoire de la Corse,
Editions du Felin, 1996.
Antoine-Marie Graziani, Pascal Paoli, père de
la patrie, Tallandier, 2002.