Ceux qui refusent aux Corses
le droit de se reconnaître en
tant que peuple, leur accordent
généralement celui d'être collectivement
coupables. On sait désormais
que sous toutes les latitudes,
le colonialisme a toujours usé de ce
genre de subterfuges pour justifier sa
présence. La finalité de l'entreprise
étant de faire porter son discours par
le colonisé lui-même. Il y a encore
peu, il n était pas rare d'entendre
dire « le corse, ça s'apprend dans la
rue… » ou bien « c'est aux parents
de transmettre le corse… » Ce genre
d'arguments affirmés de façon
péremptoire permettent ainsi a ceux
qui les entendent d'ignorer les
mécanismes qui font que les langues
peuvent disparaître et surtout de
dédouaner les tenants du système
politique qui condamne ces langues
a mourir.
Qui Vend La Terre ?
Si les luttes ont permis de marginaliser,
voire d'isoler les idéologues
du colonialisme dont on sait qu'ils
s'accommodent mal de la
connaissance et de la réflexion,la
tentation du populisme n'en est pas
moins réelle quand il s'agit de justifier
des choix économiques qui a
l'évidence ne sont pas fait pour
satisfaire le plus grand nombre.
L'actualité, qui à travers l'élaboration
du PLU et du PADDUC, nous
renvoie au problème récurrent de
la maîtrise du foncier, donne a certains
l'occasion d'user de lapalissades
qui prêteraient à sourire, si
elles n'étaient pas énoncées dans
le seul but de désigner les corses et
eux seuls, comme responsables de
leur sort. Ainsi, en ces temps de
spéculation effrénée,il n'est pas
rare de s'entendre dire « …mais
qui vend la terre … ». Alors que la
vraie question serait de savoir,
pourquoi des corses vendent-ils
leur terre. Mais si cette question
n'est jamais posée en ces termes,
c'est qu'elle renvoie inévitablement
aux mécanismes du colonialisme
et à la finalité qu'il se donne,
c'est-à-dire, l'aliénation des peuples.
Nous ferons ici l'impasse sur
la poignée de gros propriétaires
fonciers qui ont reçus leurs biens
en échange de leur collaboration
avec les divers occupants de l'île et
qui peuvent aujourd'hui se livrer à
de juteuses promotions immobilières,
et ce, d'autant mieux quand ils
sont aussi les tenants du pouvoir
politique. Le propos étant plutôt de
s'interroger sur la nature du rapport
que les Corses entretiennent avec
leur terre. Comment la terre nourricière
est-elle devenue pour certains
d'entre-eux une valeur marchande.
Comment pour d'autres, le lien
mystique que les corses ont toujours
entretenu avec leur terre, a pu
se rompre. Les raisons sont diverses.
Elles sont d'ordre culturel, économique
et fatalement politique.
Or, la politique s'inscrit dans le
temps. Si elle est censée ouvrir les
voies de l'avenir, elle est aussi héritière
d'un passé, d'une histoire. Et
cette histoire est d'autant plus
pesante que l'Etat français et ses
représentants en Corse n'ont jamais
voulu rompre avec la logique de la
conquête, qui à l'image de toute
conquête n'a aucune considération
pour les habitants des territoires
conquis. Faut-il encore rappeler ici,
les lois douanières qui condamnaient
la Corse à une économie de
subsistance ou la saignée humaine
que ce pays a dù subir pour les
besoins de l'impérialisme français.
Tout ceci explique en partie la
lente dégradation du rapport des
Corses à leur terre. Et aujourd'hui,
dans un monde déshumanisé où la
finance, avec les aléas que l'on
sait, s'impose à toute autre valeur,
la tentation est forte pour certains
de brader leur bien, confrontés
qu'ils sont à une paupérisation
absolu. Tout est fait d'ailleurs pour
que les corses se débarrassent de
leur terre et rien n'est fait pour
qu'ils puissent la conserver. Le
PADDUC élaboré par l'exécutif de
la CTC et qui repose sur la seule
expansion touristique, s'il était
adopté, ne ferait qu'accélérer le
phénomène de dépossession dont
on peut déjà mesurer les grands
dérangements culturels qu'il provoque.
Pourtant un autre développement,
qu'il convient de distinguer
de l'expansion, est possible à
condition qu'il soit basé sur les ressources
humaines de ce pays. Or
curieusement, ceux-là mêmes qui
n'hésitent pas à culpabiliser les
corses, s'insurgent dès l'instant où
les moins résignés d'entre-eux et
les plus lucides, proposent une
autre voie.
Dumenicu Tognotti