Les cassandre en seront pour leurs frais. Ces prophètes de mauvaise augure qui au
prétexte d'un sondage ou d'une élection municipale, annoncent avec une délectation
à peine feinte, la fin du mouvement national, devront patienter encore un peu avant
de savourer leur plaisir. Ils risquent même de devoir attendre encore longtemps.

Car il ne suffit pas de se faire
l'interprète des rêves du
Ministère français de
l'Intérieur pour que ces derniers se
réalisent. Même si le rôle peut
paraître gratifiant. Ce serait d'ailleurs
faire peu de cas du poids de
l'histoire que de croire pouvoir
l'évacuer par simple volonté politique.
Certes, l'époque est à l'acculturation
et à l'amnésie, mais les
sociétés ne peuvent s'installer
durablement dans l'accessoire sans
risquer de connaître des réveils
douloureux. Ce que les élites
aujourd'hui appellent communément
«la crise» n'est que la conséquence
de cette volonté illusoire,
d'ignorer, voire de défaire, ce que
les hommes ont mis des millénaires
à construire. Et ce ne sont pas les
économistes si pointus soient-ils
qui peuvent pour l'heure dissiper
les doutes, les craintes, le désarroi
qui gagne le plus grand nombre.
Ce ne sont pas davantage les gouvernants
et les politiciens en vue
qui peuvent répondre positivement
à un marasme économique dont ils
sont au premier chef les responsables.
Du reste, le problème est ailleurs.
Il est du domaine de l'éthique.
Tout comme peut l'être tout
questionnement sur le devenir de
la nation corse. Il ne faut pas s'y
tromper. Les centaines de patriotes
réunis ce premier jour de février à
Corti ne sont pas venus y chercher
le vade-mecum de la question
nationale corse. Pour la plupart, ils
savent mieux que quiconque
conjuguer les verbes, refuser, résister,
lutter. Non. Ils sont venus affirmer
et entendre réaffirmer la primauté
de l'éthique, ce champ de la
spiritualité en dehors duquel le
sens de notre histoire cesse d'être
palpable.
Une Nécessaire Clarification
Car il faut bien admettre que lorsque
les considérations d'ordre tactique
et stratégique ne sont plus
comprises que par les seuls initiés,
il devient urgent de revisiter les
fondements de la lutte. C'est ce
que se sont attachés à faire, dans la
construction d'un pôle indépendantiste
les responsables d'organisations
politiques qui ont compris
que l'atomisation du mouvement
national ne pouvait que nuire à son
efficacité. C'est sans flagornerie
aucune qu'il convient de saluer ici,
comme il se doit, tous ceux qui ont
permis la création de Corsica
Libera et son officialisation lors d'un congrès déjà perçu comme le
congrès de l'espoir et de la fierté
retrouvée. Parce que enfin, il devenait
insupportable d'assister sans
réagir à ces tentatives quotidiennes,
incessantes, de marginalisation
du mouvement national,
menées a la fois par les propagandistes
du pouvoir français et les
dirigeants régionalistes, dans ce
qu’il faut bien appeler : une collusion
objective. L'Etat français sait
pertinemment que le clanisme est
incapable de lui assurer une stabilité
politique en corse. Depuis plus
de trente ans, il est à la recherche
d'une force politique susceptible
de lui permettre de pérenniser ses
prérogatives coloniales dans une
situation apaisée. D'autre part, les
partenaires européens de la France
qui comprennent mal cette persistance
à s'arc-bouter sur un jacobinisme
névrotique, serait prompt à
l'encourager à ouvrir enfin les
voies de la régionalisation. Pour
avoir pris parfaitement la mesure de
cette nouvelle donne politique, tous
ceux qui se situent aux contours du
mouvement national, régionalistes,
autonomistes, gens de progrès, gens
d'ouverture, démocrates à tout
crin... se positionnent désormais
comme les interlocuteurs privilégiés
du pouvoir français, comme
seuls capables de proposer à ce
pays une solution politique alternative.
Mais dans cette démarche
illusoire, nombre de militants de
cette mouvance doivent certainement
se demander si la perspective
de co-gestion d'une assemblée
territoriale sans réel pouvoir
décisionnel mérite de sacrifier les
intérêts de la nation corse et en
définitive son devenir. Car l'enjeu
est bien celui-la et la divergence
profonde, fondamentale avec
Corsica Libera est bien de savoir
s’il faut en finir avec le colonialisme
ou le réformer. Quant au
reste… le déficit de démocratie, le
soutien à la lutte armée… qui rendraient
les militants de Corsica
Libera, peu fréquentables, il faut
le dire ici très prosaïquement,
c'est du pipeau, du blabla, des
questions pour journalistes en
panne d'analyse et pour politiciens
de mauvaise foi. Si l'on ne
peut préjuger aujourd'hui les rapports
que Corsica Libera saura établir
avec l'ensemble des Corses
qui entendent continuer à vivre
un destin commun, il est clair que
la mise en oeuvre de cet outil politique
au service de l'émancipation
de tous répond dès à présent aux
inquiétudes, aux doutes, aux
craintes d'une société corse pour
qui l'histoire commençait à manquer
de lisibilité. Et ceci est déjà
une première victoire.
Dumenicu Tognotti