Une thèse de doctorat « d’Etudes corses» de Jean Castela
qui constitue un véritable monument
La liberté par l’action en prison tel est le
pari entièrement réussi par le Professeur
Jean Castela depuis la maison d’arrêt de
Fresnes avec cette thèse de doctorat
d’Etat époustouflante(1).
Ce qualificatif n’est pas exagéré car ce
travail universitaire, réalisé dans des
conditions extrêmement difficiles avec le
concours d’un matériel informatique sommaire
et l’ accès aux seules sources
documentaires classiques,
constitue néanmoins une véritable
révolution dans l’approche historique
de quatre siècles déterminants
pour la connaissance du monde
méditerranéen.
Véritable regard pluridisciplinaire
sur l’Histoire, la géographie
humaine ou l’histoire de l’art, disciplines
qui s’éclairent l’une l’autre,
Jean Castela tord le cou à une historiographie
officielle fondée sur le
mythe de Constantinople capitale
d’un Empire byzantin alors que
cette Cité, à grandiose vocation
commerciale et industrielle, fut
une « seconde Rome » à partir du
IVème siècle, continuatrice de l’Empire
romain rayonnant sur l’ensemble
de la Méditerranée et au delà,
en Orient, jusqu’en Mésopotamie.
Tout autant l’auteur se refuse à
qualifier de « musulman » tout ce
qui se rapporte au domaine arabe,
manière orientée, quand elle est
exclusive, de relater certains phénomènes
historiques avec un parti
pris douteux.
Néanmoins la grande originalité de cette
monumentale thèse tient dans l’explicitation
convaincante d’un monde méditerranéen
où unité et diversité ne s’annulent
pas mais se complètent.
A juste titre le Professeur Dominique
Salini, Directrice de cette thèse, a pu souligner
que «l’édification culturelle s’est toujours
réalisée en termes de dynamique spatio
temporelle autour d’une très grande
mobilité des identités ou des diversités, les
termes étant alors synonymes(2).
De manière pédagogique les deux premiers
volumes de cet immense travail
divisent les phases historiques en périodes
de 25 années sur quatre siècles et
l’on n’ignore rien des prestigieux khalifat
abbasside ou émirats Umayyade ou Fatimide
qui soutiennent la comparaison
avec l’Empire romain, ses Marches et ses
pays satellites.
L’enseignement classique issu de la
réforme de Jules Ferry n’avait pas manqué
d’occulter, à des fins idéologiques
évidentes, ces relations conflictuelles ou
pacifiques, des deux rivages du « Mare
Nostrum » à une époque où commerce et
piraterie sont des règles universelles et
communes à tous.
Le tome III, qui aurait pu être plus complet
en d’autres circonstances, comprend
tout de même 75 planches de photographies
ou plans d’édifices religieux ou culturels
illustrant les multiples et minutieuses
descriptions par l’auteur dans les
deux précédents tomes d’ouvrages religieux
réalisés au cours de ces siècles qu’il
s’agisse d’Eglises, d’abbayes ou de Mosquées
sans parler des trésors qu’elles
contiennent.
Toutefois ce sont les 446 cartes
officielles du tome IV qui constituent
l’apport le plus impressionnant
de ce travail en donnant à
l’analyse écrite précédente son
authentique dimension.
Quant à ceux qui voudront s’intéresser
plus précisément à la
Corse ils se reporteront notamment
aux cartes n° 188, 308, 383,
402 et 425.
De fait Jean Castela nous brosse
un tableau quasiment inédit d’une
Méditerranée constamment enrichie
par les brassages et échanges
qui s’y réalisent durant ces siècles.
Les fondations étant solidement
assurées cette thèse appelle à une
suite en collaboration et confrontation
avec divers spécialistes de
la Méditerranée et, espérons le, à
de nouvelles vocations à l’Università
di Corti.
Dans sa quête notre historien a
choisi de ne pas porter de jugements
de valeur sur les entreprises
inlassables de cette multitude
de peuples ou de communautés
dont la Méditerranée fut la plaine
liquide partagée.
Fresque incomparable cet ouvrage
devrait ouvrir le passage à des recherches
critiques et pluridisciplinaires
venant de tous les bords du monde
méditerranéen.
Elle contribue à faire surgir tout particulièrement
l’exceptionnelle continuité
trans-historique de l’héritage romain et
du monde arabe où l’antagonisme n’est
pas toujours la règle.
Des alliances matrimoniales aux échanges
ou dominations successives Jean
Castela balise tout ce qui est essentiel,
des comportements socio culturels à la
linguistique, de l’urbanisme à l’architecture.
Rigoureux à l’extrême notre auteur
insiste à propos de la Corse sur la quasi
absence, à ce jour, de sources fiables
pour l’époque considérée même si nous
sont livrées des pistes éclairantes sur
notre île, appartenant au Patrimoine de
Saint Pierre, terre papale confirmée par
le Traité de Quierzy en 754 ou la visite
de l’archevêque Landolf de Pise en 1077.
Au final Jean Castela nous propose
une conclusion lucide :
« L’histoire de la Corse ne peut être élaborée
isolément, tout comme celle des
différentes civilisations méditerranéennes,
chacune nécessitant une pleine
connaissance de leurs réalités et des
échanges de toute nature entretenus
entre elles.
Terre méditerranéenne par excellence
la Corse doit retrouver la mémoire des
solidarités anciennes avec les peuples
proches ou lointains avec lesquels elle
partage ce riche héritage commun. C’est
sur ce socle fondamental émancipé des
carcans intellectuels longtemps imposés
par des formes de domination extérieure
que pourront et vont s’écrire les nouvelles
pages de son histoire passée et celles
à venir d’un peuple libre retrouvant les
valeurs généreuses, ouvertes et humanistes
qui sont celles de la Méditerranée ».
Il ne reste plus qu’à imaginer que ce
travail d’envergure qui s’inscrit dans une
pensée méridienne, n’en déplaise à la
modestie de son auteur dans son avant
propos, ne trouve rapidement un éditeur
pour une publication commerciale car,
pour l’heure, les quatre volumes de cette
thèse ne peuvent être consultés qu’en
bibliothèque universitaire.
Cet essai concluant me paraît en tout
point répondre au voeu du grand Fernand
Braudel qui ne concevait l’espace
méditerranéen que pris dans ses plus
vastes limites et dans toute l’épaisseur de
sa vie multiple.
Vincent Stagnara
(1) Jean Castela - La Corse et l’histoire des
civilisations méditerranéennes
Doctorat de l’Université de Corse (2005).
(2) Dominique Salini : « D’une diversité
l’autre » article paru in « communication interculturelle
et diverse en Méditerranée » sous la
direction de Françoise Albertini - Edition
Dumane 2006.