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Articulu di u numaru 18, ottobre di u 2006


“La Corse et l’Histoire des civilisations
méditerranéennes (VIIIème au XIème siècle)”


Une thèse de doctorat « d’Etudes corses» de Jean Castela qui constitue un véritable monument

La liberté par l’action en prison tel est le pari entièrement réussi par le Professeur Jean Castela depuis la maison d’arrêt de Fresnes avec cette thèse de doctorat d’Etat époustouflante(1).

Ce qualificatif n’est pas exagéré car ce travail universitaire, réalisé dans des conditions extrêmement difficiles avec le concours d’un matériel informatique sommaire et l’ accès aux seules sources documentaires classiques, constitue néanmoins une véritable révolution dans l’approche historique de quatre siècles déterminants pour la connaissance du monde méditerranéen.

Véritable regard pluridisciplinaire sur l’Histoire, la géographie humaine ou l’histoire de l’art, disciplines qui s’éclairent l’une l’autre, Jean Castela tord le cou à une historiographie officielle fondée sur le mythe de Constantinople capitale d’un Empire byzantin alors que cette Cité, à grandiose vocation commerciale et industrielle, fut une « seconde Rome » à partir du IVème siècle, continuatrice de l’Empire romain rayonnant sur l’ensemble de la Méditerranée et au delà, en Orient, jusqu’en Mésopotamie.

Tout autant l’auteur se refuse à qualifier de « musulman » tout ce qui se rapporte au domaine arabe, manière orientée, quand elle est exclusive, de relater certains phénomènes historiques avec un parti pris douteux.

Néanmoins la grande originalité de cette monumentale thèse tient dans l’explicitation convaincante d’un monde méditerranéen où unité et diversité ne s’annulent pas mais se complètent.

A juste titre le Professeur Dominique Salini, Directrice de cette thèse, a pu souligner que «l’édification culturelle s’est toujours réalisée en termes de dynamique spatio temporelle autour d’une très grande mobilité des identités ou des diversités, les termes étant alors synonymes(2).

De manière pédagogique les deux premiers volumes de cet immense travail divisent les phases historiques en périodes de 25 années sur quatre siècles et l’on n’ignore rien des prestigieux khalifat abbasside ou émirats Umayyade ou Fatimide qui soutiennent la comparaison avec l’Empire romain, ses Marches et ses pays satellites.

L’enseignement classique issu de la réforme de Jules Ferry n’avait pas manqué d’occulter, à des fins idéologiques évidentes, ces relations conflictuelles ou pacifiques, des deux rivages du « Mare Nostrum » à une époque où commerce et piraterie sont des règles universelles et communes à tous.

Le tome III, qui aurait pu être plus complet en d’autres circonstances, comprend tout de même 75 planches de photographies ou plans d’édifices religieux ou culturels illustrant les multiples et minutieuses descriptions par l’auteur dans les deux précédents tomes d’ouvrages religieux réalisés au cours de ces siècles qu’il s’agisse d’Eglises, d’abbayes ou de Mosquées sans parler des trésors qu’elles contiennent.

Toutefois ce sont les 446 cartes officielles du tome IV qui constituent l’apport le plus impressionnant de ce travail en donnant à l’analyse écrite précédente son authentique dimension. Quant à ceux qui voudront s’intéresser plus précisément à la Corse ils se reporteront notamment aux cartes n° 188, 308, 383, 402 et 425.

De fait Jean Castela nous brosse un tableau quasiment inédit d’une Méditerranée constamment enrichie par les brassages et échanges qui s’y réalisent durant ces siècles. Les fondations étant solidement assurées cette thèse appelle à une suite en collaboration et confrontation avec divers spécialistes de la Méditerranée et, espérons le, à de nouvelles vocations à l’Università di Corti.

Dans sa quête notre historien a choisi de ne pas porter de jugements de valeur sur les entreprises inlassables de cette multitude de peuples ou de communautés dont la Méditerranée fut la plaine liquide partagée.

Fresque incomparable cet ouvrage devrait ouvrir le passage à des recherches critiques et pluridisciplinaires venant de tous les bords du monde méditerranéen.

Elle contribue à faire surgir tout particulièrement l’exceptionnelle continuité trans-historique de l’héritage romain et du monde arabe où l’antagonisme n’est pas toujours la règle.

Des alliances matrimoniales aux échanges ou dominations successives Jean Castela balise tout ce qui est essentiel, des comportements socio culturels à la linguistique, de l’urbanisme à l’architecture.

Rigoureux à l’extrême notre auteur insiste à propos de la Corse sur la quasi absence, à ce jour, de sources fiables pour l’époque considérée même si nous sont livrées des pistes éclairantes sur notre île, appartenant au Patrimoine de Saint Pierre, terre papale confirmée par le Traité de Quierzy en 754 ou la visite de l’archevêque Landolf de Pise en 1077.

Au final Jean Castela nous propose une conclusion lucide :

« L’histoire de la Corse ne peut être élaborée isolément, tout comme celle des différentes civilisations méditerranéennes, chacune nécessitant une pleine connaissance de leurs réalités et des échanges de toute nature entretenus entre elles.

Terre méditerranéenne par excellence la Corse doit retrouver la mémoire des solidarités anciennes avec les peuples proches ou lointains avec lesquels elle partage ce riche héritage commun. C’est sur ce socle fondamental émancipé des carcans intellectuels longtemps imposés par des formes de domination extérieure que pourront et vont s’écrire les nouvelles pages de son histoire passée et celles à venir d’un peuple libre retrouvant les valeurs généreuses, ouvertes et humanistes qui sont celles de la Méditerranée ».

Il ne reste plus qu’à imaginer que ce travail d’envergure qui s’inscrit dans une pensée méridienne, n’en déplaise à la modestie de son auteur dans son avant propos, ne trouve rapidement un éditeur pour une publication commerciale car, pour l’heure, les quatre volumes de cette thèse ne peuvent être consultés qu’en bibliothèque universitaire.

Cet essai concluant me paraît en tout point répondre au voeu du grand Fernand Braudel qui ne concevait l’espace méditerranéen que pris dans ses plus vastes limites et dans toute l’épaisseur de sa vie multiple.

Vincent Stagnara

(1) Jean Castela - La Corse et l’histoire des civilisations méditerranéennes Doctorat de l’Université de Corse (2005).
(2) Dominique Salini : « D’une diversité l’autre » article paru in « communication interculturelle et diverse en Méditerranée » sous la direction de Françoise Albertini - Edition Dumane 2006.

 

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