En 94 pages, à la fois tatillonnes et
synthétiques, symboliques des
94 ans où la Corse fut considérée
au plan douanier comme un pays
étranger, Sampiero Sanguinetti se
propulse à son tour dans le malaise
insulaire. Revenant sur la problématique
récurrente du pourquoi la Corse
est-elle la seule île de la Méditerranée
Occidentale plombée par sa démographie
et son économie, cet observateur
habituel du quotidien décide
de plonger dans le passé. Et sa pêche
sans être miraculeuse n'en est pas
moins difficile : après quelques
auteurs isolés comme Jean-François
Mignucci, Louis Orsini, Albert Laot
ou Noël de Saint Pulgent, Sampiero
Sanguinetti remonte à la surface le
produit de ses efforts : la loi douanière
du 21 avril 1811, effet majeur de la
faillite de notre île. Avant même que
la Corse ne sombre dans le malheur
de la 1ere guerre mondiale, où elle
perdit 12000 hommes, sans compter
les milliers de blessés, les jeux étaient
quasiment faits avec la loi douanière
de 1811 dont le mécanisme était fort
simple : elle détaxait les produits en
provenance de France à leur entrée
en Corse, elle surtaxait les produits
fabriqués en Corse pour leur entrée
en Corse. Ce système plus rigoureux
parfois que celui appliqué à des pays
étrangers, des exemples sont donnés
dans l'ouvrage, ne pouvait qu'aboutir
au marasme et à l'exode. Il dura près
d'un siècle. Il faut donc tout particulièrement
recommander la lecture du
premier chapitre du livre intitulé «
quatre vingt quatorze ans d'extraterritorialité
ou les racines d'une faillite »
où tout ce qui est essentiel sur cette
question est dit et bien dit. Une
réserve tout de même dans ce concert
de louanges : la confusion classique
faite par l'auteur entre un problème
de droit civil et un problème de droit
fiscal à propos de l'indivision endémique
en Corse qui serait un des
effets pervers des Arrêtés Miot.
Après bien d'autres, Sampiero Sanguinetti
considère « que la non déclaration
des immeubles lors des mutations par
décès a conduit à négliger le partage
et à favoriser le développement de
l'indivision… » Or en droit civil français,
nul n'est tenu de demeurer dans
l'indivision, Arrêtés Miot ou pas.
L'indivision corse tenant plus de la
culture communautaire que de la
législation. D'ailleurs, dans les zones
du littoral insulaire à forte poussée
spéculative, l'indivision n'existe quasiment
pas ! Au-delà de cette précision
anecdotique, l'ouvrage de
Sanguinetti se lit d'une traite et n'oublie
aucun des symptômes qui ont
gangrené la Corse : la fausse continuité
territoriale, les invraisemblables
schémas d'aménagement ou plan de
développement, le clientélisme et
l'assistanat. Toutefois, Sampiero
Sanguinetti cultive le paradoxe : la
Corse est victime d'un syndrome,
celui de Pénélope qui l'empêche de
devenir majeure. Autrement dit, si le
constat des effets est possible, la
cause profonde de l'affection
demeure énigmatique. Pour notre
auteur, un fil d'Ariane dans ce difficile
dédale : « le syndrome de Pénélope
est le syndrome d'une société sur la
défensive. La société corse après avoir
subi son sort, après avoir frôlé la
catastrophe, a appris à biaiser, à dire
non, mais sans rompre. En situation
de faiblesse, elle e entrepris de défendre
ses sites, de s'opposer au bétonnage
des côtes, de faire échec aux
promoteurs avides, de réhabiliter l'esprit
de son patrimoine musical, vocal
et linguistique…elle a entrepris de
résister mais elle n'a pas choisi ou
devait la conduire cette résistance.
Elle sait qu'il n'existe pas de solution
idéale. Les uns, certes, prônent la rupture
mais ils ne sont pas majoritaires.
La majorité rêve encore d'un compromis
raisonnable. Elle agit comme
si elle attendait effectivement le retour
d'un mythique Ulysse. Ulysse existe.
Le retour d'Ulysse c'est le retour à la
confiance. Cette confiance c'est à
nous de la ramener ». En ces temps
de récession économique et de terrorisme
du capital financier, le pari sur
la confiance peut faire penser à ce
subtil proverbe chinois « si tu donnes
un poisson à un homme il se nourrira
une fois, si tu lui apprends à pêcher il
se nourrira toute sa vie ». Une question
toutefois : et si la méfiance n'était
pas l'art suprême de subsister aux
multiples érosions de l'histoire
comme les tumultes dans le peuple
chez Machiavel ? Eternel débat entre
le pessimisme et l'intelligence et l'optimisme
de la volonté. Il n'est pas
encore tranché.
Corse, le syndrome de Pénélope,
Sampiero Sanguinetti, Albiana, 2007.
Vincent Stagnara