Cet ouvrage ne sera jamais le livre de chevet d'Emile
Zuccarelli ou de Jean-Pierre Chevènement.
Préférant Socrate à Jacques Julliard, le Professeur Daniel
Arnaud invite les lecteurs à " suspendre leur jugement "
jusqu'à une suffisante connaissance de l'idée républicaine,
du mythe national et de l'histoire de la Corse
avant que de prendre position.
Faute de quoi on se condamne à énoncer des âneries à
perpétuité !
L'ouvrage est clair, pédagogique, destiné à un public non
éclairé sur ces questionnements.
Il va à l'essentiel sans pour autant se contenter de considérations
générales.
Divisée en trois grandes parties : République et Nation -
le cas de la Corse- perspectives- l'entreprise de Daniel
Arnaud tord le cou à l'idée d'une France une et indivisible
remontant à la nuit des temps.
Dès lors comment s'étonner que peu de médias hexagonaux
se soient intéressés à ce livre qui fait tomber le ciel
sur la tête à ces Gaulois qui n'étaient pas nos ancêtres !
Développant simplement ce qu'est une République et
une Nation, l'auteur souligne que la France est plurielle,
résultat de conquêtes militaires et d'unions plus ou moins
imposées avant de s'efforcer de devenir la terre d'élection
de citoyens égaux en droit. Ceux-ci ne seront des
hommes indépendants que si on leur assure le concours
de l'éducation, chère à Condorcet.
Privilégiant l'approche fédéraliste au dogme centraliste
Daniel Arnaud dénonce l'ethnicisme de ceux qui prétendent
le combattre :
" Il y a là une ambiguïté, pour ne pas dire une contradiction,
dans cette tradition républicaine française qui met
en avant la Nation dans un sens strictement politique,
tout en renvoyant implicitement à la nation ethnique.
Une telle ambiguïté est persistante dans le discours des
plus fervents défenseurs de la République " une et indivisible
" ;
Alors qu'ils stigmatisent les particularismes régionaux au
nom de la Nation politique, ils refusent en revanche le
transfert de la souveraineté nationale vers les institutions
européennes…. Si pour eux la Nation devait être
exclusive de toute connotation ethnique, en quoi la
construction d'une Nation européenne reposant sur le
principe du contrat pourrait-elle les déranger…
Pratiquant un travail de déconstruction à la façon du philosophe
DERRIDA l'auteur place le discours sur la Corse
hors du carcan colonial et n'ignore rien de l'expérience
démocratique de Pascal Paoli ni de l'étouffement de
l'économie corse dues aux diverses lois douanières à partir
de 1811.
Dès lors les masques tombent : " S'intéresser à l'histoire
récente de la Corse, tout comme faire des bilans de politiques
qui y ont été menées depuis plus de deux cents
ans, conduit à mettre à mal un certain nombre d'idées
reçues sur la situation actuelle de l'île. Une telle mise en
perspective permet en effet de rompre avec le lieu commun
de la " violence endémique " et de lui substituer la
nécessité d'identifier les causes et les déterminants d'actions
jugées légitimes par leurs auteurs… On ne construit
pas un Etat de droit et une société de paix en négligeant
d'offrir à une région l'égalité des chances en matière
d'éducation, en la maintenant dans un état de dépendance
économique, ou en se satisfaisant de pratiques
électorales amenant des individus à vendre leur vote en
échange d'un emploi ou d'une promotion sociale.
Bref, un livre dérangeant pour tous les Créons qui peuplent
la planète France.
Dans la troisième partie, de la question du bilinguisme à
celle de l'indépendance, Daniel Arnaud ne prétend pas
trancher un quelconque noeud gordien : " Si les échanges
internationaux se révèlent indispensables aucun territoire
n'est condamné à dépendre politiquement d'un
grand Etat. Indépendante la Corse pourrait tout à fait
jouer un rôle intéressant au coeur de la Méditerranée
occidentale. Cependant, au nom du " droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes " ne perdons pas de vue que seule
la volonté des corses eux-mêmes à se séparer de la
France pourrait légitimer une telle évolution et que
l'adhésion à la République dans sa version française fait
elle aussi partie de la culture politique insulaire…
A cette analyse objectivement imparable les nationaux
corses pourraient cependant répondre que le problème
de fond qui se posera avant toute éventuelle autodétermination
se circonscrit à la question de savoir qui décide
et qui vote.
Dans le dernier chapitre " repenser la démocratie " Daniel
Arnaud lui-même ne reconnaît-il pas qu'il n'existe pas
d'institution, Etat ou parti où la conception des projets
et le processus de décision, quelle que soit l'étendue des
consultations ou de la participation de l'ensemble des
agents concernés, ne repose sur la distinction entre insiders
et outsiders, initiés et exclus.
Il en appelle au transfert des compétences à l'échelon
local de manière à assurer une sorte de démocratie
directe ce qui n'empêcherait pas d'être aussi citoyen d'un
ensemble plus vaste où doivent être réglées les affaires
qui nécessitent la gestion à grande échelle.
" La Corse et l'idée républicaine " est un livre qui mérite
plus qu'un détour.
Il est une réflexion saine, quoique évidemment discutable,
sur un sujet sérieux.
Vincent Stagnara
(1) La Corse et l'idée républicaine par Daniel Arnaud.
Editions l'Harmattan août 2006.