
Affaibli, divisé, obsolète, tel
était le tableau du mouvement
indépendantiste
dressé par les observateurs prétendument
avisés de la question nationale
corse aux lendemains des élections
municipales de mars 2008. Les
636 militants ayant participé au
congrès constitutif de Corsica Libera
auront apporté la meilleure des
réponses à cette analyse de comptoir.
Par ce succès populaire, la
concrétisation de la démarche de
refondation du mouvement national
aura su démontrer tant sa force militante
que la pertinence de son propos.
Cette journée de congrès aura
été marquée par la richesse des
débats, et ponctuée par les nombreuses
interventions des participants
au sujet de l'ensemble des
motions et amendements soumis à
leur approbation. Dès 9h, les militants
ont afflué massivement de chaque
pieve de l'île. À la mi-journée,
l'amphi Ettori était déjà comble. Les
médias tant corses qu'internationaux
ne pourront que relever le premier
enseignement de ce congrès :
le succès populaire. Ils parleront
tous de « plusieurs centaines de
militants ». Corse-Matin sous la
plume de Mario Grazi valide le chiffre
de 636 congressistes en ne manquant
pas de préciser que « malheureusement,
la moitié a suivi les
débats depuis le hall ». Seul Arritti,
dont aucun correspondant n'avait
été dépêché sur place annonce mollement
300 à 400 militants.
Passons… L'attente des militants et
sympathisants indépendantistes en
cette démarche unitaire a fait naître
un immense espoir. L'outil dont ils
se sont dotés qui se veut un espace
« unifié, rénové et pluraliste » aura
la lourde tâche de mettre la Corse
en route vers la souveraineté. Loin
du cadre par trop rigide du Parti
avec son Secrétaire Général omnipotent,
Corsica Libera est un mouvement
qui accepte la diversité des
différentes sensibilités du courant
indépendantiste et prévoit leur organisation
dans le cadre de tendances
qui auront la possibilité de s'exprimer
le moment venu. Ce mouvement
s'articule autour d'un exécutif
collégial composé de 21 membres -
auxquels s'ajoutent les trois élus territoriaux
ainsi qu'un trésorier - et
d'une Ghjunta, véritable Parlement
de l'organisation dont les délégués
se verront très prochainement élus
dans le cadre des différentes sections
par le suffrage direct des militants.
Corsica Libera a également
acté lors de son congrès constitutif
la mise en place en son sein d'une
Commission Anti Répressive (C.A.R)
qui aura en charge la politique antirépressive
du mouvement. La mise
en oeuvre d'une fédération de travailleurs
indépendants qui regroupera
les différents secteurs d'activités en autant de collèges constitue
un autre chantier d'importance dans
le cadre d'une approche globale des
problématiques de notre pays.

Un projet en deux temps :
e pruposte per oghje è per dumane
L'examen des différents textes aura
permis d'affiner la philosophie de la
démarche. En fin de matinée était
discutée la motion intitulée « Peuple
Corse et immigrations ». Cette dernière,
pour laquelle Gérard Dykstra
procéda à l'exposé des motifs aura
contribué à définir la politique du
mouvement en matière d'intégration
à notre peuple des nouveaux
arrivants. Problème ô combien d'actualité
quelques temps seulement
après la publication des chiffres
ahurissants de l'INSEE qui comptabilise
34.000 nouveaux arrivants en
Corse en l'espace de 10 ans ! Quel
peuple de 260.000 âmes pourrait
supporter un tel flux en un laps de
temps aussi réduit sans se voir
confronté à de graves problèmes
socioculturels et économiques ?
Afin que le peuple corse ne
devienne pas une simple communauté
appelée à cohabiter avec tant
d'autres sur sa terre, Corsica Libera
réitère la revendication historique
de reconnaissance juridique du
peuple corse. Actant l'échec actuel
du modèle d'intégration à la française
(politique urbanistique désastreuse,
formation de ghettos, exclusion
sociale, juxtaposition de communautés
allant parfois jusqu'à l'affrontement),
Corsica Libera qui
refuse de voir disparaître le peuple
corse sous un flot démesuré de nouveaux
arrivants revendique également
la mise en place d'une
citoyenneté corse basée sur 10
années de résidence ou encore une
politique linguistique volontariste
passant par l'officialisation du Corse
et ouvrant la voie à une corsophonisation
des emplois. Enfin le mouvement
s'adresse directement à ceux
qui rentrent dans les critères de la
citoyenneté corse : « nous leur
demandons de considérer qu'ici ce
n'est pas la France. C'est la Corse et
il y a un peuple qui lutte pour sa
reconnaissance. Nous leur offrons
en échange de cette prise en considération
d'intégrer le peuple corse. »
Une politique intégrative fondée sur
un modèle à reconstruire, miné ces
dernières décennies par une négation
de notre identité et une volonté
affichée de voir disparaître notre
peuple sous le poids de la démographie.
Le fameux rapport de
l'Hudson Institute rédigé dans les
années 70 garde aujourd'hui encore
toute sa pertinence. Autre moment
fort de ce congrès, la présentation
de la motion développement qui
s'est vue précédée de la lecture faite
par Jean-Guy Talamoni d'un message
de soutien adressé par le parti
Abertzale Batasuna. C'est sous un
tonnerre d'applaudissements qu'a
été accueilli ce témoignage de solidarité
de nos amis basques envers la
démarche Corsica Libera. Les orientations
exposées confirment une
stratégie politique en deux temps.
Une phase transitoire matérialisée
par un certain nombre d'avancées
significatives : la citoyenneté corse,
une évolution statutaire, mais aussi
la réappropriation de moyens financiers,
par une mobilisation de
l'épargne corse en faveur du développement
de notre pays, un code
des investissements destiné à encadrer
les flux de capitaux étrangers,
ainsi qu'une fiscalité spécifique passant
par une nécessaire territorialisation
des impôts. Cette stratégie qui
ouvre la voie à la phase d'indépendance
nationale et la mise en place
d'un modèle de développement respectueux
de notre langue, de notre
environnement, de notre patrimoine,
de notre place dans notre
espace géopolitique naturel méditerranéen
et européen. Des orientations
bien éloignées des préoccupations
actuelles des rédacteurs du
projet de PADDUC. Des orientations
visant à construire une Nation
moderne et souveraine à l'instar de
nombreuses îles européennes.
Pierre-Antoine Tomasi