Loin des images d’Epinal, la réalité
sociale de la Corse c’est aussi, depuis
de nombreuses années, une montée
en puissance du phénomène de précarité,
de misère et d’exclusion. U
Ribombu est allé à la rencontre de
César Masotti, président du comité de
lutte Corsica Per Vive. Figure emblématique,
depuis de nombreuses
années, du combat contre la précarité
et la misère, il nous livre son sentiment
sur une situation qui concerne
de nombreuses personnes en Corse.
U Ribombu : César Masotti vous êtes le
président de Corsica Per Vive, présenteznous
votre structure.
César Masotti : Corsica Per Vive est une
association, loi 1901, qui a été créée en
2000. C’est un comité de lutte à l’écoute des
chômeurs, mais aussi des Rmistes et de toutes
les personnes qui se trouvent dans la précarité.
Nous essayons d’être à l’écoute des
gens afin de faire valoir leurs droits et les
aider, à notre niveau, à trouver des solutions
à leurs problèmes. Un temps affiliés à la
CGT, nous avons repris notre totale autonomie
en 2004.
U Rib. : En Corse, quel est le seuil de la
précarité et quel est le profil des personnes
concernées ?
C. M. : Aujourd’hui près de 25000 personnes
vivent dans une situation difficile en
Corse. La précarité concerne aussi bien des
personnes au chômage, au RMI ou ayant un
emploi. En effet, en raison des bas salaires,
de nombreux employés, qui ont des revenus
autour de 1000€, connaissent les affres des
fins de mois, surtout s’ils ont une famille à
nourrir. Aujourd’hui, il y a une classe de travailleurs
pauvres y compris des fonctionnaires,
de catégorie C notamment.
Cela entraîne d’énormes difficultés pour
accéder aux besoins quotidiens, en matière
de logement, de santé, règlement de factures…
Par ailleurs, tout cela est accentué par
la cherté de la vie, 10% supérieure au reste
de la France. L’origine des gens est diverse.
On retrouve aussi bien des immigrés, des
vieux, des jeunes, des femmes seules… et
contrairement aux idées reçues, elle
concerne, malheureusement, de plus en plus
de Corses d’origine. Durant des années on a
caché la réalité insulaire, mais aujourd’hui
elle est incontournable et explose aux yeux
de l’opinion publique. Il n’y a qu’à observer
le nombre croissant d’associations caritatives
sur le terrain : « Croix Rouge », «
Restos du Coeur »… La solidarité entre les
personnes, issue de la civilisation agro-pastorale,
villageoise corse, s’estompe progressivement,
au profit de comportements plus
individualistes et urbains. La précarité est à
l’origine de drames sociaux et humains en
Corse. Je me souviens d’une jeune femme,
au RMI, environ 460 € par mois, avec un
enfant à charge. Elle ne trouvait pas d’emplois
et n’arrivait pas à améliorer sa situation.
Elle s’est suicidée. Pour d’autres, à un
degré moindre, c’est la déprime et la dépendance
aux anxiolytiques.
U Rib. : Quelles sont les réponses des services
sociaux à cette situation ?
C. M. : C’est difficile à dire. Cela oscille
entre aide aux personnes démunies et poudre
aux yeux. On peut vous aider via le
RMI, des aides au logement, à régler quelques
factures d’eau, d’électricité ou de téléphone,
mais cela reste insuffisant. Ce n’est
pas permanent. En effet, lorsqu’ils interviennent
dans le règlement d’une facture, il faut
bien souvent par la suite attendre 18 mois
pour obtenir une autre aide. Pendant ce
temps que se passe-t-il ? La vie continue,
avec ses difficultés. Aujourd’hui, les assistantes
sociales apprennent à des personnes
en difficulté à gérer le RMI, sans leur apporter
de réelles écoutes et solutions.
Récemment, il a été dit à un précaire, à qui
il restait que 100 € dès le 5 du mois, « qu’il
fallait moins manger ce mois-ci »… ! En ce
qui concerne l’accès au logement, c’est également
le parcours du combattant. Beaucoup
n’ont pas accès à des HLM, malgré leur
situation, parce qu’ils n’ont pas de revenus
mensuels fixes. Cela est scandaleux, surtout
que certains occupent ce type de logements
sociaux sans en avoir besoin…
En matière d’emplois, en raison de la faiblesse
de l’économie insulaire, il y a peu de
possibilité. Par conséquent, de nombreuses
personnes pensent que le meilleur moyen de
s’en sortir c’est de se débrouiller soit même,
d’où une explosion du travail au noir. Et
quand les personnes ne se présentent pas à des
entretiens ANPE, elles sont rayées des listes
d’où un nombre de demandeurs d’emplois en
baisse et des statistiques qui s’améliorent…
On a l’impression qu’il n’y a pas de réelles
solutions à la précarité, et, de leur côté, les
politiques s’en accommoderaient presque. Ils
ne nous écoutent presque pas, on dérange.
Plusieurs de mes demandes d’entrevues
auprès des Mairies ou des Conseils Généraux
sont restées lettres mortes. Peut-être que la
difficulté des gens permet de mettre en place,
voir de maintenir, un système, de dégager des
fonds importants, de créer des structures
diverses, des campagnes de communication…
mais en final il n’y a pas grand chose. Le précaire
est au centre d’un jeu, « baladé » entre
les services, on le met sous tutelle, il est
assisté. On passe ainsi de l’ANPE aux ASSEDICS,
puis à « La Maison de l’emploi », à la
« Mission locale »…
U Rib. : Selon vous, quelles pourraient être
les solutions à apporter ?
C. M. : Les solutions existent, il faut la
volonté politique de les mettre en oeuvre pour
sortir de ce système qui maintient la misère et
l’exclusion. Par exemple, au niveau de l’emploi,
qu’il y ait une véritable concertation entre
le patronat, les syndicats et les associations
concernées. La baisse des charges patronales,
de la TVA, voire la fin du travail polyvalent
peuvent permettre la création de postes. Dans
une région comme la Corse, où l’économie est
faible et basée sur la saison touristique, cela
pourrait être bénéfique. De paire, une hausse
des salaires est indispensable.
Pour ce qui est de l’amélioration de la vie
quotidienne, en raison des problèmes liés à
l’insularité, une prime d’insularité aux précaires
de Corse serait nécessaire. Celle-ci pourrait
être perçue sur la base d’une enveloppe plafonnée
issue des impôts.
Propos reccueillis par
Rinatu Barrettini et Battì Lucciardi