A la fin du procès Sarkozy-Courroye, le
juge a donné la parole aux accusés,
comme le veut la loi. Carlu Pieri a alors
fait une déclaration qui est un véritable
plaidoyé pour le Peuple corse et que la
presse française a passé sous silence.
"Monsieur le président, mesdames et
messieurs, je n'aurai rien à ajouter à
ma défense, tout a été dit par mes
avocats qui ont fait la démonstration
de l'absence de preuves dans la
machination machiavélique de l'instruction,
cependant, je m'exprimerai
devant vous car la parole n'est,
Monsieur le procureur, ni d'or ni d'argent,
elle n'est pas monnayable, elle
n'est pas confisquée non plus, elle
reste libre tout simplement, vous pouvez
certes emprisonner les hommes,
vous n'embastillerez jamais les idées.
D'abord sur ce procès, je saurai gré
à la cour d'avoir respecté la dignité
humaine et de n'avoir pas suivi l'accusation
sur les chemins trop faciles
de l'injure.
Injure, oui, je le dis sans grandiloquence
et sans excès car c'est
faire injure à
tout un peuple
que de vouloir
le frapper, par
verdict interposé,
du sceau de l'ignominie.
L'accusation " a fait son travail ",
selon un de ses bons mots, je n'aborderai
pas la question de la qualité des
femmes et des hommes à qui je
marque mon respect.
Mais il reste une réalité incontournable,
l'accusation était mandatée, elle
est le hochet prédictatorial d'un prétendu
ou prétendant homme d'Etat,
d'un arriviste politique qui annonçait
en septembre 2003, à grand renfort de
publicité, de sa publicité, ce qui
devait être réalisé en décembre sans
respect de l'indépendance du pouvoir
judiciaire.
Tout un chacun a suivi les épisodes
de cette dérive médiatico-juridicopolitique
où les actes de justice
étaient dressés
par
avance dans
les colonnes
d'un quotidien
du soir
avant même
que de nous
être communiqués,
où
votre ministre
de tutelle,
et vous ne
pouvez le nier, était, comme dans les
pays où sévissent les dictatures, le
ministre de l'intérieur.
Les médias, d'ailleurs tant accusés et
parfois à tort,
ne s'y trompent
pas aujourd'hui
lorsqu'ils affirment
que Mr Sarkozy a obtenu
ce qu'il voulait,
s'agit-il de nos possibles condamnations
par votre cour, non hélas, il
s'agit en réalité de la mise à mort par
" parquet interposé " de cette indépendance
que les citoyens vous ont
confiée, de ce mur de la République
qui a été, en toute conscience, sapé.
Et ce n'est pas par hasard si, premier
lapsus, Mr le Procureur s'est empressé
d'affirmer, fait rarissime, sa totale
indépendance.
Plus grave cependant est l'atteinte à
la dignité humaine dans son propos, il
est édifiant de comprendre qu'être "
corse, nationaliste et borgne doit fait
peur " un peu comme le disait
Sammy Davis Junior lui-même : "
noir, juif et borgne " c'est là l'expression
première du racisme.
D'un racisme anticorse qui a suinté
tout au long de cette audience.
Madame le procureur ne fit pas
mieux dans le lapsus inquisitorial,
c'est vrai Madame, l'éloignement géographique
qui est pourtant contraire à
vos propres textes de lois et qui a été
contredit par les déclarations les plus
récentes du garde des sceaux, cet
éloignement géographique ne suffit
pas à tuer les idées. C'est vrai que
vous n'avez pas encore trouvé la qualification
juridique adaptée pour désigner
la mort judiciaire.
L'accusation continua dans le lapsus,
oui Madame le procureur, la hiérarchie
fut sauve, non pas celle, fantasmée,
du FLNC, mais celle qui avilit en
soumettant aux instructions de hauts
magistrats carriéristes totalement
inféodés à des clans politiques. Ces
mêmes hauts magistrats qui trahissent
en permanence dans votre dos les
règles même de la déontologie dont
ils devraient être les garants.
Ceux qui négocient réellement avec
la clandestinité, avec toutes les formes
de clandestinité.
Monsieur le Président, je reviens à
mon propos initial à savoir le procès
fait à un peuple car ce procès, nul ne
l'ignore, a été voulu et décidé dans sa
course au pouvoir par un seul
homme.
Il avait alors à se faire pardonner son
premier échec référendaire et il lui fallait
un coupable par substitution, un
bouc émissaire. Je fus donc choisi.
Mais très vite, on a fait le choix d'en
faire le procès d'un peuple, celui
d'une société, non pas une société à
responsabilité limitée, mais une société
à durée de vie limitée, un peuple
qu'on veut froidement mettre à mort.
D'ailleurs on vous a amené ici un
panel représentatif et soigneusement
choisi des femmes et des hommes,
des nationalistes et des non nationalistes,
des élus et de prétendus clandestins,
des hommes d'affaires et de
simples employés, un club de football
et un journal, des Corses et encore
des Corses.
On vous dit de les condamner non
pas seulement pour de prétendus
délits financiers, un tribunal bastiais
composé de magistrats français, précisons-
le, l'aurait fait sans problème
aucun, mais parce qu'ils appartiennent
à un peuple que le pouvoir politique
ne réussit pas à soumettre et
qu'il pense pouvoir compter sur la
servilité du pouvoir judiciaire pour
marquer du rouge de son sceau,
sceau dont un homme politique a la
garde, non pas uniquement 23 personnes
mais 260 000 citoyens de ce
peuple.
L'arrogance n'est pas de notre fait,
elle est présente dans la démarche qui
consiste à imposer des postulats préétablis
sans le moindre commencement
de preuves, sans même se soucier
du concept de preuve.
Elle est présente par la mise en
demeure faite aux membres de l'institution
judiciaire de
devenir les supplétifs
des basses oeuvres
du politique.
Alors, mesdames et
messieurs, je vous le
dis : " prenez garde de ne pas fermer
les portes de l'espoir car on ne vous
demande pas seulement de juger, on
vous demande d'apporter une pierre
à cette dérive fatale où le juridique
prend fait et cause pour le politique,
où on veut faire de vous les militants
du parti pris contre les droits d'un
peuple, contre les droits de l'homme.
Sachez lire et voir au-delà des mots
et des tomes qui vous sont présentés,
sachez regarder la
Corse et son peuple
car c'est lui qui est
face à vous ".
Sachez qu'il est un
peuple dont la vie
bat en terre de Corse, sachez que ce
peuple ne fut jamais votre ennemi
mais qu'il ne comprit jamais vos
conquêtes. Il est des blessures dont
les plaies béantes ne sont pas cicatrisées,
ni les prébendes ni l'argent versé
à flot n'ont pu les guérir et encore
moins le recours à toutes les formes
de répression.
Ces plaies continuent à saigner malgré
le temps passé car elles ont
besoin d'abord de reconnaissance et
de dignité.
C'est ce peuple qu'on vous demande,
à travers nous, de juger et de
condamner car il persiste à dire haut
et fort qu'il a une historie, une culture,
une langue et un territoire qui lui
sont propres, qu'il a été une Nation
de l'Europe et que son combat pour
la reconquête de ses droits nationaux
est légitime.
Vous appréciez les
citations de
Nietzsche, Monsieur
le procureur, réfléchissez
sur celle-ci,
en titre aussi d'un de
mes éditoriaux : " Ce n'est pas tant
ton mensonge qui me bouleverse,
mais c'est de ne plus te croire. "
Nous, nous ne vous croyons plus
crédibles.
" Le droit d'une nation à l'existence
est certainement antérieur à tous ses
droits : personne, ni un Etat, ni une
autre nation, ni une organisation
internationale, n'est jamais fondée à
considérer qu'une Nation déterminée
ne serait pas digne
d'exister ". Ce sont les
mots et le message de
Jean Paul II devant
l'ONU en 1995.
Ce combat est le
nôtre, nous l'assumons pleinement,
nous avons depuis longtemps fait le
choix définitif de lutter publiquement,
à visage découvert sans masques.
Oui, nous revendiquons le droit à
l'indépendance pour notre peuple,
respectez ce droit car il s'inscrit dans
l'exercice démocratique des Nations,
oui, nous revendiquons le droit pour
notre Nation de retrouver la place qui
a été la sienne dans l'Histoire, ce n'est
pas une utopie mais un juste retour
des choses, sachez le comprendre,
oui, nous revendiquons le droit à une
démocratie réelle et non plus truquée
ou tronquée par les seigneurs de la
fraude, participez à cet effort.
Soyez vigilants car c'est pour cela
que l'on vous demande de nous
condamner. Ce combat n'est pas
contraire à tout ce qui peut nous rapprocher
des autres peuples et du
votre en particulier, bien au contraire,
notre lutte est respectueuse de tout ce
que nous partageons ou pourrons
partager encore.
Je revendique l'enseignement de ma
langue et de ma culture mais je ne
renie en rien ce que je porte de la langue
et de la culture française.
Mesdames et messieurs, je vous ai
suggéré de regarder la Corse mais
sachez aussi que la Corse vous regarde,
qu'elle attend de savoir si vous
rendez justice au nom du peuple français
ou au nom des intérêts partisans
de ceux qui prétendent avoir les
moyens, à travers vous, de juger les
idées en même temps que les hommes.
Le sentiment d'impunité existe mais
il n'est pas, Madame le procureur, de
notre côté, il est du côté des assassins
des peuples et du droit, du côté de
ceux qui attendent de vous un blanc
seing pour continuer leur oeuvre de
mort, aujourd'hui c'est notre tour, nul
ne sait de quoi demain sera fait."
Carlu Pieri (devant le tribunal
correctionnel de Paris)