Voici l'intégralité du discours de l'Unione Naziunale lu par Jean-Guy Talamoni à la tribune
des Ghjurnate pour le meeting de clôture.
E Ghjurnate Internaziunale di Corti sont, depuis 24
ans, un moment important pour la Corse et tout
particulièrement pour le mouvement national. Pour
tous ceux qui, comme nous, se reconnaissent dans le peuple
corse en lutte, c'est l'occasion de célébrer la nation, de
faire le point sur la situation politique et de manifester,
quoi qu'il arrive, notre volonté de résister et d'arracher
l'émancipation de notre communauté nationale. C'est
encore plus vrai aujourd'hui, alors que la situation politique
est totalement bloquée par la volonté du gouvernement
français actuel.
Pour nous, plus que jamais, l'heure est à la résistance
nationale !
Alors que la Corse s'enfonce chaque jour un peu plus
dans la crise dans laquelle l'a plongée l'incurie de l'Etat
français et de ses
relais dans l'île, plus
de 60 prisonniers
politiques purgent
de très lourdes peines
dans les prisons
françaises.
Après l'espoir suscité
par le processus
dit " de Matignon ",
notre peuple, privé
de perspectives politiques,
est contraint
d'assister, médusé, à
des visites ministérielles
dont l'hyper
médiatisation ne fait
que souligner le
caractère dérisoire.
Pendant ce temps, la
Corse demeure la région la plus affaiblie d'Europe ; elle
est à la traîne dans tous les domaines qui concernent la vie
économique et sociale d'un pays ; son économie - ou
plutôt ce qui en tient lieu - s'enfonce dans un marasme
inquiétant ; ses équipements de base datent du second
empire ; elle est privée des structures élémentaires en
matière énergétique ou de transports…
D'un pays aux potentialités réelles et si faciles à développer,
on a fait une zone de non-développement, et seule
notre antique organisation communautaire et familiale
préserve certains ménages de la misère, tandis que d'autres
- trop nombreux - s'enfoncent dans la précarité. A tout
cela, les visites ministérielles à répétition ne changent rien.
Il apparaît à l'évidence qu'il ne peut y avoir de reconstruction
de la société corse que par les Corses eux-mêmes.
Nous sommes donc dans l'absolue nécessité de refuser la
situation qui nous est faite, de résister et de proposer une
alternative.
Certes, nous sommes parfaitement conscients des risques
d'aggravation de la situation que peut entraîner le blocage
actuel. Pour notre part, nous avons, depuis des années,
fait tout ce qui était en notre pouvoir pour que s'instaure
un dialogue porteur d'une paix durable.
Aussi, nous avons salué la décision politique prise en
Irlande par les combattants de l'IRA. Elle prouve, si besoin
était, qu'un tel conflit ne peut trouver d'issue que par une
voie politique. Et c'est bien un processus politique de dialogue
qui a permis l'heureux dénouement enregistré ces
derniers jours dans la crise irlandaise. De la même façon,
et nous avons eu l'occasion d'en discuter avec nos amis
basques lors de ces journées internationales, l'espoir renaît
actuellement en
Euskadi : le premier
ministre Zapatero
s'est fait autoriser
par le Parlement à
négocier avec ETA.
Nous nous en
réjouissons car cette
décision permettra
certainement d'éviter
de nouveaux
drames sur une terre
qui a déjà payé un
lourd tribut, du fait,
notamment, de l'intransigeance
du
gouvernement précédent.
En Corse, malheureusement,
nous
sommes aujourd'hui très loin d'un processus de dialogue
comme celui qui se déroule en Irlande ou qui vient d'être
amorcé en Euskadi. Il est vrai que les autorités politiques
françaises n'ont jamais fait preuve de la même lucidité que
celle des responsables britanniques face à la question
irlandaise. Nous nous souvenons que lorsque Tony Blair a
ouvert le dialogue avec le Sinn Féin, les conservateurs -
qui sont ses opposants déterminés dans tous les autres
domaines - se sont refusés à critiquer cette démarche de
paix, considérant, à juste titre, que la question irlandaise,
constituant un véritable drame, ne permettait pas de faire
de la politique politicienne. Ils ont donc soutenu Tony
Blair dans sa démarche d'ouverture et de dialogue, reconnaissant
qu'il n'y avait pas d'autre solution. En France en
revanche, lorsque la gauche est au pouvoir et qu'elle ouvre les discussions avec les nationalistes corses, la droite
hurle à la compromission avec les séparatistes. Lorsque
c'est la droite qui est aux affaires et qu'elle décide d'ouvrir
le dialogue en Corse, la gauche la critique de façon virulente.
Ce faisant, les politiciens parisiens interdisent toute
avancée. Ils portent donc l'entière responsabilité de la
poursuite de la crise. Car, que les choses soient claires,
nous n'accepterons jamais que l'on cherche à faire peser
sur des nationalistes corses, quelle que soit la voie qu'ils
ont choisie, la moindre part de responsabilité dans la
situation actuelle. Cette responsabilité incombe exclusivement
aux autorités françaises
et à leurs relais en Corse,
qu'ils s'appellent Lemas,
Lambert ou De Rocca Serra.
Lors de ces journées internationales,
de nombreux
observateurs nous ont interrogés
sur le processus irlandais
et l'arrêt de la lutte
armée décrété par l'IRA. Il
n'y aura sur ce point aucune
dérobade : les nationalistes
corses et notamment les
militants clandestins qui,
depuis 30 ans, payent le prix
fort du conflit, sont les premiers
partisans de la paix en
Corse. Unione Naziunale
reste disponible pour un
véritable processus de sortie
de crise, mais nous devons
bien constater que les
conditions politiques minimales
d'un tel processus ne
sont pas réunies pour l'heure.
Car quelle est aujourd'hui
la situation en Corse ? Dans
tous les domaines fondamentaux
le constat est catastrophique.
Notre langue et
notre culture ne cessent de
reculer. Notre terre, objet de toutes les convoitises, est
aujourd'hui menacée par de faux projets de développement
dont l'objectif réel est de déposséder les Corses ; ils
sont orchestrés par de véritables systèmes mafieux, alliance
de la voyoucratie, de la finance et du politique. Ils
bénéficient du soutien de l'Etat français et de certains
responsables de la majorité en Corse. Il va de soi qu'ils
trouveront une opposition massive et déterminée dans les
toutes prochaines semaines. Quant à la décorsisation,
dénoncée depuis des décennies par le mouvement national,
elle atteint aujourd'hui son paroxysme et s'introduit
jusque dans les services de la Collectivité Territoriale de
Corse où tous les postes clés sont accaparés par le Préfet
et le SGAC. Sur un plan économique et social, la saison
touristique que nous sommes en train de vivre confirme
l'incompétence généralisée de ceux qui exercent les
responsabilités. Les crises du transport, de l'agriculture ou
de l'énergie sont là pour révéler à l'Europe entière l'état de
délabrement de nos infrastructures. La cherté de la vie,
l'absence de politique du logement, le chômage et la précarité
en hausse constante contribuent également à éclairer
les motivations de la France en Corse. On a voulu
réduire la nation et faire de notre pays un no man's land.
On veut nous mettre en coupe réglée en tentant d'intimider
notre peuple. Nous ne céderons pas un pouce de terrain,
nous ne les laisserons pas faire !
Comme nous venons de le souligner, la situation est totalement
bloquée, tant à l'Assemblée de Corse qu'à Paris, du
fait de l'intransigeance imbécile
des responsables parisiens
et de ceux qui, en
Corse, obéissent servilement
à leurs ordres.
Pour leur part, les nationalistes
ont prouvé la réalité et
la fermeté de leur engagement
au service de la paix.
Leur loyauté n'a pu être mise
en doute par personne,
notamment à l'occasion du
processus de Matignon. Du
côté de Paris, c'est une fin
de non-recevoir qui a répondu
à nos offres de dialogue.
L'Etat français agit comme
s'il pouvait sérieusement
envisager de se débarrasser
du problème corse par une
voie policière ou militaire.
Mais il devra, tôt ou tard, se
rendre à l'évidence : son
comportement ne fait qu'aggraver
les choses. Tôt ou
tard, Paris devra accepter
d'engager le dialogue.
Mais, dans cette attente,
nous ne pouvons demeurer
passifs en tendant la main,
alors que l'on nous tourne le
dos. Même si nous restons
disponibles pour le dialogue dès lors que celui-ci sera
possible, il nous faut aujourd'hui renforcer notre présence
sur le terrain des luttes.
S'agissant de la lutte institutionnelle, depuis plusieurs
semaines, Unione Naziunale a été le moteur d'une opposition
qui a gravement mis en difficulté l'exécutif territorial
: sur plusieurs dossiers importants, l'exécutif a été mis en
minorité. Sur d'autres dossiers, le même exécutif a dû battre
en retraite en retirant purement et simplement son rapport
pour ne pas le voir rejeter par l'Assemblée. Dans les
semaines à venir, les élus d'Unione Naziunale multiplieront
les démarches de mise en cause d'un exécutif inféodé
à Paris et qui agit à l'encontre des intérêts du peuple
corse. Il est hors de question pour nous de subir, pendant
toute une mandature, l'action néfaste de ces élus qui prétendent
représenter la Corse en avalisant les agressions
contre leurs propres compatriotes, allant même jusqu'à
féliciter publiquement les gouvernants français lorsqu'ils font emprisonner de jeunes pères de famille, coupables de
trop aimer leur pays. Que ces élus ne s'attendent à aucune
complaisance de notre part, d'autant qu'ils s'illustrent
également par une collusion clandestine entre Camille de
Rocca Serra et Emile Zuccarelli, renvoyant notre pays aux
heures funestes des partages clanistes sur fond de satisfaction
d'intérêts clientélistes, voire d'ordre privé. Nous ne
le permettrons pas. Nous nous emploierons, chaque fois
que cela sera possible, à rechercher, avec d'autres forces
politiques les points de convergence permettant de construire
une alternative au système en place.
Mais le terrain institutionnel ne
saurait être le seul terrain de
lutte. Dans les semaines à venir,
Unione Naziunale organisera des
actions de masse pour dénoncer
les différents périls qui menacent
la Corse : actions contre la spéculation
immobilière, contre la
disparition programmée de notre
langue nationale, contre la décorsisation
des emplois. La terre de
Corse, la langue corse et le peuple
corse demeurent au centre de
nos préoccupations et de nos
revendications.
Mais la défense de nos intérêts
collectifs n'appartient pas aux
seuls militants du mouvement
national : les Corses ne peuvent
leur donner procuration pour
défendre seuls et en leur nom ces
intérêts. Il appartient donc à l'ensemble
de notre peuple de se
lever et de refuser la situation qui
lui est faite.
Devant la situation critique de notre pays, nous lançons
un appel solennel à la mobilisation :
Nous appelons les salariés à rejoindre massivement le
STC dans ses combats exemplaires au service du peuple
corse.
Nous appelons les travailleurs indépendants à rejoindre
les syndicats nationalistes de commerçants, d'artisans, de
professions libérales.
Nous appelons tous ceux, et ils sont nombreux, qui sont
soucieux de l'avenir de notre langue, à s'engager dans les
associations qui ont pour but de la défendre.
Nous appelons tous ceux que les droits de l'homme ne
laissent pas indifférents à s'investir dans la défense des prisonniers
politiques.
Nous appelons enfin chaque jeune Corse à s'engager, à
ne pas être le témoin passif de la situation d'injustice faite
à son peuple.
Nous appelons chaque Corse à rejoindre la lutte nationale
et les organisations qui la portent.
Il paraîtrait, selon M. Sarkozy, que les nationalistes ne
sont plus " au centre du jeu politique ".
Ainsi, après l'avoir toujours nié, le gouvernement français
reconnaît clairement aujourd'hui que, depuis plusieurs
décennies, nous sommes la pierre angulaire de la vie politique
corse. Nous prenons acte de cette reconnaissance
quelque peu tardive. Toutefois, en ce qui concerne le présent
et l'avenir, Unione Naziunale est prête à relever le
défi qui lui est lancé. Nous verrons bientôt qui, de ses protégés
Ange Santini et Camille de Rocca Serra ou des nationalistes
corses aura une action décisive. Mais il ne s'agit
pas de montrer que nous sommes " au centre du jeu politique
" pour le seul plaisir, bien futile, de se rendre
incontournable. Il s'agit simplement de faire respecter les
25 000 électeurs qui nous ont mandatés et que Paris voudrait
ignorer, tentant ainsi de les
priver de droits civiques.
Nous avons, pour notre part, la
ferme intention de faire respecter
et prendre en compte le point de
vue des nationalistes, au nom de
la légitimité que nous confèrent
nos dizaines de milliers d'électeurs,
au nom de la légitimité que
nous confère notre lutte, au nom
de la légitimité que nous confèrent
nos sacrifices.
Les nationalistes corses sont
aujourd'hui, que cela plaise ou
non, une force incontournable
sans laquelle, et contre laquelle,
rien ne se fera de durable dans
ce pays.
Mais rappeler cela ne suffit pas
pour mettre en perspective un
avenir de paix et de développement
conforme aux espoirs de
tout un peuple.
Les nationalistes doivent impérativement
renforcer l'union de
toutes leurs composantes pour accéder aux responsabilités,
et changer la réalité actuelle.
La démarche d'Unione Naziunale regroupe des militants
de courants différents : autonomistes, souverainistes, partisans
de l'autodétermination, jusqu'aux indépendantistes
que rien ne fera jamais renoncer à leur objectif de souveraineté
pleine et entière : l'indépendance nationale. Cette
démarche ne pourra que s'amplifier dans les mois à venir
et, au-delà des conjonctures électorales, se déployer sur
tous les terrains de luttes.
A terme, tous les nationaux corses, sans exclusive, sauront
se rassembler dans le respect des diversités et la complémentarité
de l'action, non seulement parce qu'il y a ici
une terre, un peuple et une culture à défendre, mais aussi
parce que c'est à partir de cette réalité là que nous voulons
bâtir notre avenir.
Je conclurai cette intervention par un mot de Pasquale
Paoli, u Babbu di a patria :
" Sè no simu d'accordu, stretti
è uniti, tuttu otteneremu ".
Eviva a Nazione,
Eviva l'Unione,
Eviva l'Unione Naziunale.
Unione Naziunale