En publiant ce nouvel ouvrage, au coeur
de l’été 2006, Pierre Poggioli poursuit,
avec constance, sa saga politique(1).
Témoin et acteur d’envergure de cette
période charnière entre le régionalisme
culturo-économique et la revendication
de souveraineté nationale, Pierre Poggioli
privilégie le genre de la chronique historique
à l’analyse détaillée des faits.
Il nous parle de la Corse, de sa Corse,
en s’inscrivant dans son histoire contemporaine
à la façon d’un Thucydide plutôt
que d’un Tacite.Néanmoins sa dernière
livraison est, de loin, la plus émouvante
sinon la plus maîtrisée.
En un peu plus de 200 pages, appuyées
par une vingtaine d’annexes utiles, notre
chroniqueur-militant découpe dix ans de
lumière et d’ombres en 23 chapitres qui,
comme les heures d’une journée, ont plus
ou moins d’importance.
Les annexes, quant à elles, constituent
le rappel de minuit d’une époque fertile
où tout ne fut pas calme, douceur et
volupté.
Entamant sa narration dans la « baie
des anges » et revenant sur le rôle déterminant
des étudiants corses de Nice dans
la prise de conscience de l’idée nationale
celui qui, très vite, se révéla être un cadre
du mouvement rappelle des moments
essentiels, même si 1 ‘histoire complète
de la « période niçoise » du mouvement
national corse reste à écrire.
Poggioli, tout au long des premiers chapitres,
relate plus qu’il ne commente et sa
mémoire est souvent à bon escient ; des
évènements de Porto aux Etats Généraux
de la Corse qui scandent la décennie précédente,
l’auteur en arrive aux textes fondateurs
du mouvement national : « Main
basse sur une île ».
« A chjama di U Castellare »,
« Autonomia » avant que d’aborder, dès
le 4ème chapitre, la question centrale de
son ouvrage : celle de la clandestinité de
la génération di « u settanta » qui, à l’instar
des culturels de cette même époque,
devait faire franchir un seuil qualitatif à
la revendication nationale.
Acteur de premier plan, Poggioli rappelle
l’importance de l’année 1973, dans
cette cascade décennale d’évènements, la
qualifiant très justement « d’année charnière
» qui va justifier la création du
FLNC en 1976 lequel s’explique également
par les évènements de la cave
Depeille à Aléria et par la création de la
Cunsulta di i Studienti Corsi (CSC).
A la différence d’autres ouvrages qui ne
manquent pas d’intérêt mais qui ont
constitué trop souvent des plaidoyers «
pro domo » Pierre Poggioli a l’immense
mérite de livrer les faits avec le maximum
d’objectivité qu’il est possible à
chacun de formuler.
Le livre gagne en intensité dès que l’auteur
nous parle de sa décision de « franchir
le Rubicon » en rejoignant le FLNC
malgré ses réticences qui sont demeurées
récurrentes sur le sigle adopté.
Dès ce moment, à l’évocation de ces
années de lutte intense où l’on est
confronté au danger, à la menace, à la
peur et à la solitude mais où l’on va
découvrir l’honneur et la solidarité, paradoxalement
l’homme Poggioli prend le
pas sur le militant.
Le recueil de souvenirs, anecdotes ou
incidents divers constitue une somme
d’éléments où bien des personnes se
retrouveront pour en avoir connu de
similaires même si Poggioli peut revendiquer,
ce qu’il ne fait d’ailleurs pas, une
place privilégiée dans cette lutte de «
propagande année » qui su mettre en
échec le colonialisme et le clanisme.
Des renseignements encore inédits sont
fournis par l’auteur renforçant plus
encore l’originalité de l’ ouvrage.
A la fin de celui-ci c’est d’ailleurs sans
le moindre soupçon de forfanterie que
Poggioli peut écrire : « J’ai aussi la fierté
d’avoir, avec mes amis et les militants
d’alors, réussi à empêcher contre vent et
marées le démantèlement des structures
du FLNC... ».
Auparavant il nous aura livré tout ce
qui fut essentiellement en débat à l’époque:
les rapports entre autonomistes et
nationalistes, la question de la propagande
année, le refus de l’affrontement
entre corses, la barbouzerie, les procès
devant la Cour de Sûreté de l’Etat, les
premières négociations politiques...
FLNC après 70 constitue un témoignage
de valeur sur les aspirations, les
réticences et les entreprises d’une génération
qui a saisi à pleines mains le drapeau
de la Corse.
Chaque militant trouvera avantage à le
consulter et, au-delà de ceux qui militent,
il sera précieux à toute personne souhaitant
déchiffrer ce que l’on appelle, à tort
ou à raison, « L’énigme corse ».
Vincent Stagnara
(1) Editions DCL - 3ème trimestre 2006. Ce
livre s’inscrit dans une perspective commencée
avec « Journal de bord d’un nationaliste corse »
(Editions de l’Aube, juin 1996) puis avec «
Chroniques d’une île déchirée » (L’Harmattan,
1999), « De l’affaire Bonnet à Matignon » (DCL,
2001), « Le nationalisme en question(s) (DCL,
2003) pour aboutir aux problèmes plus centrés sur
la clandestinité corse avec « Derrière les cagoules
» (DCL, 2004).