Sauf à la déconsidérer, la relativiser et la détourner de sa projection politique naturelle,
la refondation – si celles et ceux qui s’y réfèrent transcendent toutes les embûches
internes et externes existantes – peut être sans aucun conteste, une nouvelle et
importante étape pour le mouvement patriotique après celle de la réconciliation
nationale du Fium’Orbu. Dans ce contexte, cela suppose la mise en pratique progressive
d’une nouvelle culture politique, le courage d’une lucide auto critique, le
dépassement du monolithisme et la prise en considération des différents courants
d’idées, l’adoption d’une structure beaucoup plus souple. De l’interaction de tous
ces éléments précédemment cités dépend face à l’Etat Français le succès de l’affirmation
du mouvement de libération nationale.
UN DISCOURS CONTEXTUEL
L’intérêt de ces Ghjurnati 2008 di
Corti était bien évidemment la
refondation. La présentation préconisée
d’une lecture ordonnée
des discours de clôture selon le
principe de l’appartenance structurelle
aura montrée ses limites :
Si toutes les interventions, à des
variantes près matérialisent dans
leur diversité les thèmes récurrents
et toujours d’actualité du
mouvement patriotique, l’allocution
non lue et très pédagogique
de Paulu Felici Benedetti aura été
d’un point de vue qualitatif sur le
sujet de la refondation, le plus
explicite, le plus pertinent et sans
doute le plus clairvoyant et ce,
même si on n’en partage pas tous
les référents. On peut certes rendre
au «Rinnovu» la maîtrise
d’une revendication essentielle à
son origine, il n’en reste pas
moins que l’ensemble des organisations
co-organisatrices et
présentes à ces Ghjurnati a normalement
compris l’intérêt stratégique
d’une telle initiative.
Paulu Felici Benedetti donne le
ton de la refondation : «les
nationalistes, le nationalisme a
commis tellement de fautes à vos
yeux, aux yeux de l’opinion,
qu’on peut être sceptique. Mais
le nationalisme a permis tellement
d’avancées, qui sont tellement
fortes par rapport à ces
dérives qu’il faut redonner une
chance. Une chance pour qu’il y
ait l’organisation d’un espace
politique qui soit à la hauteur de
l’enjeu. Il faut obliger ceux qui
prendront le mauvais chemin à
revenir, il faudra leur laisser
toute la latitude pour qu’ils prennent
conscience qu’il n’y a
qu’une voie». Et souligne surtout
l’efficacité pragmatique pour
recouvrir cette souveraineté
nationale : «La première étape
qu'on doit annoncer dans une
feuille de route de reconquête de
l'indépendance, ça va être dans l'immédiat des mesures protectionnistes
pour que cesse la spéculation
en Corse. (...) Pour cela
il faudra très rapidement, une
avancée institutionnelle qui définisse
une citoyenneté territoriale
qui débouchera rapidement sur
une nationalité. La France l'a
déjà fait pour la Nouvelle
Calédonie, il n'y a pas de raisons
qu'elle ne le fasse pas pour la
Corse, ça sera la seule solution, il
faut règlementer les échanges en
Corse, nous n'avons pas les
moyens de lutter contre le grand
capital.» La refondation n’est
certainement pas l’abandon des
principes fondamentaux du
nationalisme. C’est au contraire
bel et bien leur affirmation, et
leur adaptation aux mutations
actuelles de la société corse et de
son environnement international.
Ainsi l’indépendance sortie du
cadre réducteur et rébarbatif type
«slogan» redevient selon le principe
d’une feuille de route –
l’aboutissement naturel et surtout
moderne d’une idée d’émancipation
admise et comprise par les
différentes couches du peuple
corse. L’actualité de l’Europe
nous rappelle bel et bien que
c’est l’indépendance et non l’autonomie
institutionnelle qui
répond entièrement aux aspirations
de souveraineté et d’émancipation
nationale. Là encore le
porte parole du Rinnovu en
donne les contours : «La Corse a
toute sa place : car elle a le droit
historique, elle a des frontières,
elle a un peuple, elle a une histoire,
et elle a un destin à accomplir.
La Corse a autant de droit
que Malte, autant de droit que
Chypre, autant de droit que le
Kosovo, ou que la Macédoine.»
ET TOUJOURS L’INDEPENDANCE
Celles et ceux qui dissimulent
leurs craintes et frilosités politiques
derrière on ne sait quelle
dilution des fondamentaux en
seront pour leur frais.
L’indépendance reste l’un des
aboutissements stratégiques de la
refondation. L’important étant ici
de mettre en place, à partir d’un
tout nouveau mouvement un
effectif processus de ré-acquisition,
d’affirmation et de prolongement
souverainistes. Une indépendance
qui se construit progressivement
selon une projection
établie par étapes, avec une
réelle évaluation de ces dernières.
Ghjuvan Guidu Talamoni le
précise fort bien lors de ces
Ghjurnati 2008 : «Etre indépendantiste
corse, ce n’est pas une
posture idéologique.
L’indépendance, ce n’est pas un
slogan. L’indépendance, nous en
sommes convaincus, est la
réponse appropriée aux problèmes
de la Corse d’aujourd’hui.»
REUSSIR LA REFONDATION
Cette refondation doit réussir.
Elle suppose une persévérance
de tous les instants, sans relâchement,
ni renonciation. Elle doit
transcender les actuels archaïsmes
structurels, les comportements
de postures théoriques
dépassées, pour engranger un
tout nouvel avancement dans la
culture politique du militantisme
et la mise en place du nouveau
mouvement. Et surtout il ne faut
pas avoir peur de la pluralité des
tendances et idées émises au sein
de ce dernier. La situation politique
actuelle impose cette refondation.
Le constat de la société
corse le commande. Paulu Felici
Benedetti le rappelle dans son
discours : «La société corse
aujourd'hui c'est une société qui
est en pleine déliquescence et il
y a l'Etat, un Etat omniprésent
qui favorise les divisions, qui
organise la Corse avec une sur
administration volontaire et qui
répartit des mini-parcelles de
pouvoirs à une multitude de
relais et de vassaux locaux.(...)
ça c'est la volonté étatique, mais
surtout il y a les Corses compromis,
il y a ces Corses compromis
qui font en permanence allégeance;
là aussi ils le font avec
vice, avec recherche de profit, ou
avec naïveté ; mais ils le font
envers et contre tout, ils le font
contre leurs intérêts, ils le font
contre les intérêts des Corses, ils
le font contre les intérêts de la
nation Corse.(...)»
FACE A L’ETAT FRANÇAIS
Un double objectif s’impose.
Celui de mettre en place face à
l’Etat français une résistance du
quotidien; celui de l’accompagner
d’une véritable alternative
politique répondant aux aspirations
et besoins économiques
sociaux et culturels de notre peuple.
L’histoire moderne du nationalisme
a montré son incapacité,
malgré certains de ses indéniables
et manifestes succès politiques,
à capitaliser et surtout
pérenniser ses avancées. Le mouvement
de la Lutte de Libération
Nationale n’échappe pas à cet
amer constat, car il ne peut être
porté par le seul courant autonomiste.
Les affrontements qui l’ont
affecté dans un paroxysme surréaliste,
ont démontré son incapacité
à dépasser et contourner
les pièges tendus à son égard et à
quelques uns de ses responsables
d’alors, faisant de fait, le jeu de
l’Etat Français. Il ne fallait pas
chercher à cette époque une
hypothétique troisième voie. En
son propre sein le mouvement de
libération nationale engendrait
de quoi s’enliser pour plusieurs
décennies… Aujourd’hui la tendance
est à inverser, à ne plus
reproduire de tels échecs. Paulu
Felici Benedetti le rappelle :
«Notre objectif c'est de créer une
force politique qui soit non seulement
une force alternative au
système en place, mais ça doit
être une force qui sera une force
de gouvernement, le prochain
mouvement doit avoir une ossature
politique qui permette à la
fois aux Corses et à nos interlocuteurs
internationaux de comprendre
que nous avons les capacités
humaines, politiques, physiques
d'imposer un rapport de
force et de faire comprendre à
notre propre peuple qu'il fera
mieux vivre à nos cotés avec nos
propositions qu'avec la France.»
LA SITUATION ACTUELLE
De l’aveu même d’un ancien responsable
du Mouvement Pour
l'autodétermination (M.P.A.)
dont on connaît la conception
d’ouverture de l’époque la
situation politique actuelle
incite au pessimisme. Elle est même pire qu’hier.
(Cf Interview Alain
Orsoni Corsica
n°107 du mois
d’août). L’analyse
objective de la
société aujourd’hui
démontre un grave
infléchissement
vers une désagrégation
et une corruption
des comportements
dans un certain
nombre de
domaines et secteurs
sociaux et économiques.
La paupérisation et la
précarisation, au même titre que
la dépossession foncière et la
spéculation immobilière alimente
et accentue ces errements.
Certains politiques s’en font
même les relais, y compris au
sein de la Collectivité territoriale.
Il n’échappe à personne
aujourd’hui qu’un projet de port
de plaisance ou d’un somptueux
village de vacances tient plus
d’un nauséabond affairisme que
d’une vision de développement
régionale durable… Tout cela en
totale connectivité avec un Etat
Français qui a tout intérêt à laisser
perdurer une telle situation
de pourrissement correspondant
à sa volonté d’annihiler une
communauté, son identité, ses
droits et sa démocratie. Et à l’
opposer de manière interne.
REUSSIR AUJOURD’HUI POUR
DEMAIN !
«Cette victoire sur nous-mêmes,
sur nos suspicions d’hier, sur nos
rancoeur d’avant-hier, sur les
hésitations que nous pouvions
avoir encore il y a peu, cette victoire,
nous voulons la dédier à
tous ceux je dis
bien à tous ceux -
qui ont donné leur
vie pour la nation,
quelle que soit la
formation à laquelle
ils ont appartenu.
Nous voulons, ici et
aujourd’hui, les
honorer tous. Par
ces mots qui n’ont
rien d’anodin et que
nous avons longuement
médités avant
de les prononcer,
nous scellons notre
réconciliation et notre unité
retrouvée » affirme fortement
Ghjuvan Guidu Talamoni lors du
discours «Corsica Nazioni
Indipendenti». Cette unité politique,
humaine, plurielle détient
les clés aujourd’hui de la réussite
et du pari de l’avenir. Elle suppose
que chacun d’entre nous
participe à cette nouvelle et formidable
aventure qu’est la refondation
pour que, à l’orée du
XXIème siècle vive la Corse.
Ulivieru Sauli