Il faut aimer la littérature pour
apprécier à sa juste mesure
l’oeuvre romancée de Michèle
Acquaviva-Pache.
Si nous revenons sur ce cinquième
cycle de ses « chroniques d’innocence
» dont notre journal a déjà
parlé(1) c’est parce que nous participons
d’un rêve qui tarde à
devenir réalité : inscrire la
Corse authentique dans sa
dimension méditerranéenne.
Nous refusons dès lors,
comme l’auteur, l’esprit
« Club Méditerranée » qui ne
conçoit le Sud que comme un
déversoir destressant pour les
plèbes, plus ou moins riches,
de la civilisation industrielle.
Après quatre romans autant
pessimistes que majestueux,
dont la fulgurante « la Sarrazine
»(2), la trouée surgit sur le bleu
de l’optimisme dont témoigne
la belle peinture de couverture
due au peintre Dominique
DEGLI-ESPOSTI avec « Dans
l’oeil de Gorgone».
Trois femmes Bianca, Ersillia
et Novia, trois regards sur les
choses de la vie en Corse :
l’amour, la terre, la douleur,
l’espoir malgré la mort, nous
renvoit à l’héroïsme humble de
ces femmes de Corse qui refusent
de baisser les bras.
Voir l’autre en face, de face,
tel est le pari réussi par notre
auteur.
Naviguant entre mythe et histoire,
nous faisant visiter comme jamais
l’Eglise de la Canonica « concrétisation
de la reconquête de terres désertées
devant des envahisseurs qui
n’avaient réussi qu’à instaurer la loi
de friches pullulantes d’anophèles »,
Michèle Acquaviva-Pache nous bouleverse
par la tension qu’elle propage
entre terre et mer.
Cet auteur pense « à pied » selon la
belle expression de Franco
CASSANO(3) et écrit lentement
Aller lentement c’est croiser les
chiens sans les bousculer, c’est donner
leur nom aux arbres, aux coins,
c’est trouver un banc.
C’est aussi connaître les mille
nuances de sa propre forme de vie,
le nom de ses amis, les couleurs et
les pluies, les jeux et les veilles, les
confidences et les médisances.
C’est savoir remplir sa journée avec
un coucher de soleil, du pain et de
l’huile.
C’est être à la fois OEdipe et Ulysse.
C’est encore ne pas accepter que
l’on dénigre promptement notre
pays.
L’auteur se révolte avec Bianca : « A
croire qu’il était le dernier endroit du
monde dont on pouvait s’autoriser à
dire tout et n’importe quoi et surtout
le pire sous le coup d’une humeur,
sous une poussée de bile, sous l’irruption
d’un prurit... ».
Tout est donc dans le regard, le sien
mais aussi celui de l’opposant.
L’oeil, « l’ochju », cette âme intérieure
de la Corse qui éc1aîre notre longue
nuit peuplée de souffrances et
de désirs et qui se subjugue
entre aube et crépuscule.
Mais l’écriture de cette romancière
n’est pas que mythique
elle est tout autant moderne
avec ce véritable
« thriller » de la deuxième partie
dont l’action se situe à l’aéroport
de Poretta « zone floue
entre un ici et un ailleurs - territoire
du transitoire et du temporaire
- donnée spatiale du seuil
et du passage – confins de l’agglomération
et des champs
mourant au rivage marin ».
Et Michèle Acquaviva de nous
faire entendre son message :
Méduse, l’immortelle Gorgone,
ne pétrifiera pas toujours au
Pays ceux qui oseront croiser
son regard.
Au delà des trois femmes il y a
le personnage de Salluste qui
nous fait percer le secret de
notre future destinée : celle
d’un peuple sinon heureux du
moins lucide. Autrement dit
innocent.
Vincent Stagnara
(1) U RIBOMBU INTERNAZIUNALE
- mai 2006
(2) Dans le même cycle
« Chroniques d’innocence » l’auteur a
livré « Paladines » (2001), « la
Sarrazine » (2002), « Bleu Turquine »
(2003), « le Pré de l’Asphodèle »
(2004), toutes publiées aux Editions
l’Harmattan.
(3) Franco CASSANO : la pensée
Méridienne - le Sud vu par lui-même
(Editions de l’Aube 1998).