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Articulu di u numaru 22, farraghju di u 2007


HÖLDERLIN ET PAOLI


Par Marie Jean VINCIGUERRA

TERRE-PATRIE : Hölderlin face à son double ?



Le grand poète Souabe (1770- 1843) n’a sans doute jamais rencontré Pascal Paoli. Néanmoins dans son oeuvre idyllique « Emilie à la veille de ses noces »(1) Hölderlin tout comme Goethe et plus tard Ferdinand Gregorovius évoque « U Babbu di a patria »(2) comme un véritable père spirituel.

Délaissant pour quelque temps les rivages insulaires et péninsulaires où il excelle(3) Marie Jean Vinciguerra, prolongeant son étude sur le poète nationaliste romantique allemand publié autrefois dans la revue mensuelle Kyrn(4), traduit et commente cette oeuvre peu connue en France et encore moins en Corse.

D’une dédicace significative à son propre père qui fut en son temps un professeur connu et reconnu d’italien et d’allemand au lycée de Bastia à une autre symbolique à Hölderlin lui-même, l’ancien inspecteur général de l’Education Nationale nous délivre une magistrale leçon.

De fait Marie Jean Vinciguerra, semblable aux prudents archers du « Prince » de Machiavel, vise beaucoup plus haut que le lieu à toucher(5). Hölderlin, précurseur comme Fichte de la Nation allemande, voyait en Pascal Paoli un homme à vocation universelle traçant dans son propre pays un sillon vers la liberté.

Dans « Emilie à la veille de ses noces » ce poète tempétueux, nourri au sein de la Grèce antique, choisit la forme du journal intime d’une jeune femme (sept lettres d’Emilie à sa cousine Clara) pour exalter la patrie indissociable de la terre et du sol national.

Dans les deux premières lettres la Corse de Pascal Paoli lui permet d’en appeler au futur peuple allemand. Qualifiant l’île et son peuple de bénie et noble (Edel Volk : le noble peuple) Hölderlin invoque cette terre inviolée « sous un ciel lumineux ou les printemps ne se pressent pas de vieillir… » En lisant cette idylle qui de l’amour nous projette dans l’héroïsme on pourra mieux comprendre le dire du confident du Roi de Prusse qui, en 1847, pourra s’écrier : « Toutes les âmes sont malades de la nostalgie d’une Allemagne plus unie, puissante et honorée au dehors ».

Elle témoigne d’un souffle épique aussi dense que bref où la Nature conjugue ses efforts avec l’action des hommes. Edouard, frère de Clara, au visage pareil à celui d’un dieu, n’a point trouvé dans l’Allemagne où il vit une patrie digne de ce nom.

Il décide alors de mettre son épée au service du Général Paoli et participe aux combats pour l’indépendance du pays : « Tel le cerf apprivoisé qui retourne à sa forêt natale et retrouve ses frères, tel je suis ici… ».

Edouard tombera sur le champ de bataille dans ce « pays neuf »

« où la terre même non labourée donne ses fruits
où la vigne, non taillée, fleurit
où l’olivier pousse à l’envi
où la figue éclose décore son arbre
où le miel coule au creux des chênes
et la source légère murmure du haut de la montagne… »

Dans son pertinent commentaire Marie Jean Vinciguerra remarque : « si la scène est idyllique la leçon est héroïque ».

Dans la septième lettre Emilie transgresse sa souffrance et, reconnaissante en l’avenir, unit sa destinée à Arménion, figure hellénisée du héros germanique Hermann (Arminius) vainqueur des légions romaines de VARUS au 1er siècle avant JC.

Arménion, double de son frère Edouard, continuateur de la lutte et passeur d’espérance pour Hölderlin qui stigmatise les « apatrides » sur leur propre sol, ceux qui ne ressentent plus dans leur propre pays leur appartenance à une terre de liberté, ceux qui ont oublié les valeurs ancestrales. Le regard d’Emilie s’est porté sur une Corse résistante, champs élysées de la grandeur, lieu d’éveil de la conscience nationale allemande.

Faisant assaut de pédagogie tant dans son introduction que dans son remarquable glossaire Marie Jean Vinciguerra nous convie à un fulgurant voyage dans le sacré et à un retour sur nous-mêmes. A l’heure de conclure sur cet essai, fort heureusement exhumé de l’oubli, me revient à l’esprit la célèbre phrase de Maître Vincent de Moro Giafferi « un corse ne s’expatrie pas il s’absente » Marie Jean Vinciguerra, longtemps absent de son île pour raisons professionnelles, participe désormais, en intellectuel présent et engagé, au difficile combat d’une île qui ne souffre que d’un mal : celle de ne plus être elle-même ! Le double se serait-il renversé ?

Vincent Stagnara

(1) Une idylle est un petit poème, du genre bucolique ou pastoral, traitant d’un sujet amoureux. Au sens figuré devenu sens commun elle évoque un amour tendre.

(2) Qualificatif en langue corse qui, selon Marie Jean Vinciguerra, serait postérieur à l’époque de Paoli.

(3) Lire notamment l’ouvrage poétique de Marie Jean Vinciguerra « Kyrie Eleison » (La Marge 1991) et son émouvant roman « la veuve de l’écrivain » (DCL Sammarcelli 2005)

(4) Kyrn – Revue mensuelle de la Corse année 1984 n° 151.

(5) Marie Jean Vinciguerra : « Hölderlin et Paoli » (Editions Materia Scritta sous la responsabilité d’Anne Meistersheim novembre 2006)

 

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