Le grand poète Souabe (1770-
1843) n’a sans doute jamais rencontré
Pascal Paoli.
Néanmoins dans son oeuvre idyllique
« Emilie à la veille de ses noces »(1)
Hölderlin tout comme Goethe et plus tard
Ferdinand Gregorovius évoque « U
Babbu di a patria »(2) comme un véritable
père spirituel.
Délaissant pour quelque temps les rivages
insulaires et péninsulaires où il
excelle(3) Marie Jean Vinciguerra, prolongeant
son étude sur le poète nationaliste
romantique allemand publié autrefois
dans la revue mensuelle Kyrn(4), traduit et
commente cette oeuvre peu connue en
France et encore moins en Corse.
D’une dédicace significative à son propre
père qui fut en son temps un professeur
connu et reconnu d’italien et d’allemand
au lycée de Bastia à une autre
symbolique à Hölderlin lui-même, l’ancien
inspecteur général de l’Education
Nationale nous délivre une magistrale
leçon.
De fait Marie Jean Vinciguerra, semblable
aux prudents archers du « Prince »
de Machiavel, vise beaucoup plus haut
que le lieu à toucher(5).
Hölderlin, précurseur comme Fichte de
la Nation allemande, voyait en Pascal
Paoli un homme à vocation universelle
traçant dans son propre pays un sillon
vers la liberté.
Dans « Emilie à la veille de ses noces »
ce poète tempétueux, nourri au sein de la
Grèce antique, choisit la forme du journal
intime d’une jeune femme (sept lettres
d’Emilie à sa cousine Clara) pour exalter
la patrie indissociable de la terre et du sol
national.
Dans les deux premières lettres la Corse
de Pascal Paoli lui permet d’en appeler au
futur peuple allemand.
Qualifiant l’île et son peuple de bénie et
noble (Edel Volk : le noble peuple)
Hölderlin invoque cette terre inviolée
« sous un ciel lumineux ou les printemps
ne se pressent pas de vieillir… »
En lisant cette idylle qui de l’amour
nous projette dans l’héroïsme on pourra
mieux comprendre le dire du confident du
Roi de Prusse qui, en 1847, pourra
s’écrier : « Toutes les âmes sont malades
de la nostalgie d’une Allemagne plus
unie, puissante et honorée au dehors ».
Elle témoigne d’un souffle épique aussi
dense que bref où la Nature conjugue ses
efforts avec l’action des hommes.
Edouard, frère de Clara, au visage pareil
à celui d’un dieu, n’a point trouvé dans
l’Allemagne où il vit une patrie digne de
ce nom.
Il décide alors de mettre son épée au
service du Général Paoli et participe aux
combats pour l’indépendance du pays :
« Tel le cerf apprivoisé qui retourne à sa
forêt natale et retrouve ses frères, tel je
suis ici… ».
Edouard tombera sur le champ de
bataille dans ce « pays neuf »
« où la terre même non labourée donne
ses fruits
où la vigne, non taillée, fleurit
où l’olivier pousse à l’envi
où la figue éclose décore son arbre
où le miel coule au creux des chênes
et la source légère murmure du haut de
la montagne… »
Dans son pertinent commentaire Marie
Jean Vinciguerra remarque : « si la
scène est idyllique la leçon est héroïque
».
Dans la septième lettre Emilie transgresse
sa souffrance et, reconnaissante en
l’avenir, unit sa destinée à Arménion,
figure hellénisée du héros germanique
Hermann (Arminius) vainqueur des
légions romaines de VARUS au 1er siècle
avant JC.
Arménion, double de son frère Edouard,
continuateur de la lutte et passeur d’espérance
pour Hölderlin qui stigmatise les «
apatrides » sur leur propre sol, ceux qui
ne ressentent plus dans leur propre pays
leur appartenance à une terre de liberté,
ceux qui ont oublié les valeurs ancestrales.
Le regard d’Emilie s’est porté sur une
Corse résistante, champs élysées de la
grandeur, lieu d’éveil de la conscience
nationale allemande.
Faisant assaut de pédagogie tant dans
son introduction que dans son remarquable
glossaire Marie Jean Vinciguerra nous
convie à un fulgurant voyage dans le
sacré et à un retour sur nous-mêmes.
A l’heure de conclure sur cet essai, fort
heureusement exhumé de l’oubli, me
revient à l’esprit la célèbre phrase de
Maître Vincent de Moro Giafferi « un
corse ne s’expatrie pas il s’absente »
Marie Jean Vinciguerra, longtemps
absent de son île pour raisons professionnelles,
participe désormais, en intellectuel
présent et engagé, au difficile combat
d’une île qui ne souffre que d’un mal :
celle de ne plus être elle-même !
Le double se serait-il renversé ?
Vincent Stagnara
(1) Une idylle est un petit poème, du genre
bucolique ou pastoral, traitant d’un sujet
amoureux. Au sens figuré devenu sens commun
elle évoque un amour tendre.
(2) Qualificatif en langue corse qui, selon
Marie Jean Vinciguerra, serait postérieur à
l’époque de Paoli.
(3) Lire notamment l’ouvrage poétique de
Marie Jean Vinciguerra « Kyrie Eleison »
(La Marge 1991) et son émouvant roman «
la veuve de l’écrivain » (DCL Sammarcelli
2005)
(4) Kyrn – Revue mensuelle de la Corse
année 1984 n° 151.
(5) Marie Jean Vinciguerra : « Hölderlin
et Paoli » (Editions Materia Scritta sous la
responsabilité d’Anne Meistersheim
novembre 2006)