1768, Gênes, par le traité de
Versailles, cède ses droits sur la
Corse à la France. Une politique
dite de « pacification » dont vous
pourrez juger à la lumière des évènements
d'Isulacciu est alors mis en
place. Il s'agit de rétablir la paix sur
notre terre au moyen de déportations,
d'exécutions sommaires, d'incendies
de villages, de destructions de récoltes
et de bien d'autres crimes. Les
édits se multiplient, celui du 24 juin
1770 est révélateur de cette justice
expéditive : « Les bandits ou paolistes
pris les armes à la main seront
pendus au premier arbre et sans
autre forme de procès ».
Massacre des bergers du Fium'orbu
En 1772, une ordonnance oblige les
bergers transhumants à avoir une résidence
fixe dans un village. Cette
décision a pour conséquence de les
affamer. En 1774, face aux protestations
des bergers, l'armée française
les invite à venir à Corti pour
y exposer leurs griefs. Sur le
chemin, ils sont abattus
par la troupe chargée de
les escorter, alors que
leurs cris sont couverts
par les flûtes d'une
fanfare militaire1.
Trente ans après ce
drame, la situation
est loin d'être pacifiée
et le ressentiment
des corses
augmente face
à l'occupation
abusive de
leur terre, à
l'arrivée
massive
d'immigrants
du
midi de la France, à leur exclusion
des emplois civils et militaires et à la
politique répressive de l'Etat français.
Arrestations et déportations de 1808
Après l'attaque de la caserne de gendarmerie
de Prunelli di Fium'orbu,
par des Isulaccesi, Morand se rend
sur les lieux et ordonne de rassembler
les villageois dans l'église d'Isulacciu.
167 hommes, âgés de 15 à 80 ans,
sont arrêtés. Transférés à Bastia, 9
d'entre eux sont exécutés. Les
autres, après un séjour dans les
bagnes flottants de Toulon où ils
seront à la merci de la mer démontée,
seront déportés sans jugement
dans la maison de détention
d'Embrun2 (Hautes Alpes).
Embrun : une destination mortelle
Les Fiumurbacci arrivent en
Novembre sans vêtements d'hiver,
alors que la prison reçoit de plein
fouet les vents d'ouest, la pluie et la
neige. Ils sont entassés, couchés les
uns à côté des autres sur de la paille.
Soumis à de nombreuses privations et
au manque d'hygiène, ils sont très
rapidement victimes des épidémies
ravageant la prison. Les rapports du
médecin et du chirurgien de la prison
sont édifiants, en voici un extrait: «A
leur arrivée, la pâleur, la prostration
des forces, un appétit déréglé et un
sentiment rigoureux de froid qui les
tenait salement accroupis sur la
paille[...] annonçaient déjà les germes
morbitiques qui couvaient en leur
sein, et qui n'attendaient plus qu'une
étincelle pour éclater, on ne retrouvait
que des signes de mort sur la physionomie
éteinte de ces détenus»3.
Ravagés par la maladie, ce séjour sera
fatal à ces hommes, victimes d'un
crime contre l'humanité, un crime
impunément commis et révélateur de
la politique de l'Etat français en
Corse. Deux cent ans plus tard, l'histoire
se poursuit, une histoire faite de
drames et de répression. Afin que
l'on n'oublie pas ces martyrs de l'histoire
de la Corse, l'Associu MIMORIA
a été créé en 1993. Parallèlement à
l'organisation de nombreuses manifestations
commémoratives il a
conduit des recherches qui ont permis
d'identifier les disparus. Cela
aboutit aujourd'hui, dans la continuité
du monument érigé en leur
mémoire par l'Isulaccesi en 1979, à
l'inauguration de stèles portant les
noms des détenus. La cérémonie aura
lieu courant septembre. Elle sera
ponctuée par de nombreux hommages
et se clôturera par une
grande soirée culturelle.
Serena Talamoni
1. Jean Vandenhove, Les prisons
d'Embrum du moyen Age jusqu'en 1943,
imprimerie des Alpes, Gap, 2004, p.19;
voir également Associu Mimoria, Le
Massacre des bergers du Fium'orbu en
1774, in Mimoria di u Fium'orbu Duie
fatti di a storia Fiumurbaccia in 1774 e
1808, imprimerie du Fium'orbu.
2. Jean Vandenhove, op. cit. pp. 23-26;
Associu Mimoria, op. Cit.
3. Jean Vandenhove, op. cit. p. 35.