Jean Guy Talamoni, à mi mandat de l’actuelle Assemblée de
Corse, quel regard portez-vous sur la situation de la Corse ?
La situation actuelle de notre pays est plus que préoccupante :
la dépossession de la terre et des maisons corses s’accélère,
tout comme la décorsisation des emplois, en particulier dans les
fonctions d’encadrement. En fait, les Corses sont aujourd’hui
purement et simplement chassés de chez eux. Seul élément positif,
beaucoup de nos compatriotes en sont aujourd’hui conscients,
bien au-delà du Mouvement national. Malheureusement, leurs
plus hauts représentants, à savoir les dirigeants de la CTC, ne
se préoccupent guère de ces problèmes et suivent servilement
les instructions parisiennes, au lieu de défendre les intérêts du
peuple corse, intérêts qu’ils ont pourtant en charge.
A ce titre, Corsica Nazione Indipendente a présenté, ces
dernières semaines, un programme en 25 points susceptible
de servir de base de travail en vue d’une sortie de crise.
Pouvez vous en faire une présentation ?
Ce programme en 25 points concerne un grand nombre de sujets,
car il cherche à répondre aux multiples difficultés que rencontre
actuellement notre communauté. Au coeur de nos propositions,
outre la question des prisonniers politiques, on trouve deux
éléments essentiels : la citoyenneté corse et l’officialisation de
notre langue. En ce qui concerne les prisonniers, la promesse
faite par le gouvernement français de rapprocher tous les
condamnés nous intéresse au plus haut point. Toutefois, nous
nous souvenons que la même promesse a été faite il y a plusieurs
années et qu’elle n’a jamais été suivie d’effet. Nous jugerons
donc sur pièces. Par ailleurs, la citoyenneté locale, que nous
proposons, serait fondée sur 10 ans de résidence. Elle permettrait
d’accéder à l’emploi et à l’acquisition de biens immobiliers. Par
ailleurs, un corps électoral corse pourrait être constitué sur la
base de cette citoyenneté, afin que les scrutins ne soient plus
faussés par le vote de résidents temporaires, en poste dans l’île
pour deux ou trois ans, et qui ne sont pas vraiment concernés
par l’avenir du peuple corse. Enfin, s’agissant de la langue corse,
rappelons que l’Assemblée territoriale a mandaté un comité de
scientifiques pour examiner sa situation et ses perspectives au
sein de la société insulaire. Ce comité a rendu son rapport qui
précise que l’officialisation de la langue corse est une nécessité si
l’on veut vraiment interrompre le déclin de la pratique. Aujourd’hui,
les choses sont très simples à cet égard : l’Assemblée de Corse
doit simplement prendre en compte la position des scientifiques
qu’elle a elle-même interrogés…
Selon vous, si un débat doit s’engager, quelle doit en être la
méthode ? L’Assemblée de Corse a-t-elle vocation à être la
matrice comme lors du processus de Matignon ?
L’Assemblée de Corse doit jouer un rôle éminent dans tout débat
sur l’avenir de notre pays, car tous les courants politiques y sont
représentés. Toutefois, c’est l’ensemble de la société corse qui
doit être concerné par un processus de sortie de crise.
Que vous a inspiré la dernière visite de Nicolas Sarkozy ?
Le ton de son discours, prescriptif et paternaliste, n’était pas
sans rappeler celui qu’il avait prononcé quelques jours plus tôt à
l’Université de Dakar, et qui n’avait pas vraiment été apprécié par
les responsables africains. Quant à sa visite à Saint Florent, elle
avait manifestement pour objectif de créer un amalgame entre
une affaire de droit commun, au demeurant présentée comme
telle par la victime, et l’action du Mouvement national. Nous avons
dénoncé cette manipulation en nous rendons sur place quelques
jours plus tard et en rencontrant à notre tour Monsieur Benvenuti
qui a confirmé que son affaire était totalement étrangère à la politique. Pour le reste, nous avons bien entendu les propos de
Nicolas Sarkozy sur les prisonniers ou la langue corse, mais nous
attendons des actes pour exprimer une appréciation.
Nicolas Sarkozy a évoqué la question des prisonniers et
de leur éventuel rapprochement. Mais ne s’agit-il pas d’une
simple opération de communication, car en définitive il
ne suffit pas de se dire ouvert au problème mais de faire
appliquer le droit. Or, dans ce domaine, la France ne respecte
pas ses propres lois. Qu’en pensez-vous ?
Effectivement, la France viole ses propres lois en ne rapprochant
pas les prisonniers. Il faut également évoquer le problème des
délais d’audiencement qui fait que des personnes présumées
innocentes attendent de nombreuses années pour être jugées.
J’ai interpellé à ce sujet Monsieur Fillon lors de sa visite à
l’Assemblée. Il a reconnu qu’à cet égard, la France était en retard
sur les autres pays européens, sans toutefois nous dire ce qu’il
comptait faire pour y remédier ! Même tonalité chez Rachida Dati,
le 28 septembre, lorsqu’elle à dit que les rapprochements seront
étudiés au cas par cas.
Ca voudrait dire, au delà des lois et du droit, que l’Etat
français se permet de faire ce qu’il veut avec les gens en
prison ?
En réalité, Paris se sert depuis des décennies des prisonniers
politiques comme autant d’otages…
Dans le discours de Nicolas Sarkozy, on a l’impression,
comme dans les années 80, d’une volonté de « gangstériser »
les nationalistes. Parallèlement, Corsica Nazione
Indipendente a pris position à deux reprises afin de dénoncer
des tentatives de manipulations et de provocations dans les
affaires Broomberg et Benvenuti. Pouvez-vous nous en dire
plus ?
Ces deux affaires ont servi de prétexte pour mettre le Corse,
et particulièrement les nationalistes, en accusation. Corsica
Nazione Indipendente est intervenu sur le sujet, mais tous les
responsables politiques de Corse auraient dû en faire de même.
Malheureusement, nous avons été bien seuls dans cette affaire, et
beaucoup de Corses, même non nationalistes, nous ont remercié
d’avoir mis les choses au point…
Vous avez rencontré le 1er Ministre, François Fillon, lors de
sa visite du 21 septembre dernier, que lui avez vous dit ?
Nous lui avons dit clairement qu’il n’y aurait pas de sortie de crise
sans la prise en compte de la question nationale corse. Il n’a pas
répondu sur un plan aussi général, évoquant uniquement certains
dossiers. Il n’avait manifestement aucun mandat pour aborder le
problème dans sa globalité.
Au-delà des effets d’annonce, des petites phrases, pensezvous
que l’Etat français a actuellement, une réelle volonté
de créer les conditions d’une solution politique au problème
corse ?
Rien ne permet aujourd’hui de dire que les nouveaux responsables
français ont l’intention de rompre avec la politique menée depuis
des années, celle du mépris et de la répression. Pourtant, cette
politique ne peut que mener Paris à l’échec et la Corse à de
nouveaux drames…
L’actualité c’est également la vie du Mouvement National.
En juillet dernier, l’AG de Corsica Nazione Indipendente a
décidé de rendre plus lisible son discours en cherchant dans
un premier temps des points de convergence avec d’autres
formations indépendantistes, avant de créer, dans un second
temps, des conditions d’union avec des partis autonomistes.
A ce titre, que répondez vous à ceux qui « accusent » CNI
d’avoir mis fin à Unione Naziunale ?
La position de l’A.G. de Corsica Nazione Indipendente encourage
chacun des deux courants du Mouvement national à porter son
discours propre plutôt que de le diluer. Cette attitude devrait, selon
nous, profiter à ces deux courants. Par ailleurs, il s’agit d’une
question de démocratie : Corsica Nazione Indipendente a toujours
refusé la notion de parti unique qui préfigurerait un modèle de
société que nous rejetons. En revanche, l’union dans la diversité
doit être recherchée avec constance, et personne ne peut nier
que CNI a fait, depuis des années, les plus gros efforts pour que
cette union soit possible. Ceux qui ont accusé CNI d’avoir mis fin
à Unione Naziunale se trompent. Sans doute n’ont-ils pas lu la
motion de synthèse ayant été votée par notre AG.
Vous regrettez la position du PNC et de A Chjama qui ont
souhaité une clarification au sein d’Unione Naziunale ?
Je regrette effectivement la façon, erronée, dont ces deux
formations ont analysée notre motion d’AG. Le débat a commencé
au sein du groupe Unione Naziunale à l’Assemblée de Corse.
Pour faciliter les choses et dédramatiser la situation, nous avons
nous-même proposé de neutraliser la présidence du groupe. À
présent, les discussions vont se poursuivre.
Que vous inspire le nouvel appel d’Edmond Simeoni ?
Cet appel au dialogue au sein de l’Assemblée de Corse avait été
formulé, par notre groupe, dès l’installation des nouveaux élus
en 2004. Il avait été formellement accepté par Camille de Rocca
Serra, puis ce dernier s’était ravisé, sans doute sur injonction
de Paris. Aujourd’hui, la commission dite « Jean-Paul de Rocca
Serra » a été réactivée, conformément à notre proposition de
2004, mais on a perdu plusieurs années. Bien entendu, nous
participerons à ce dialogue, mais la vraie question à laquelle
chacun doit répondre est la suivante : les élus de l’ensemble des
courants politiques doivent-ils refuser clairement, et ce de façon
solidaire, la disparition du peuple corse sur sa terre, disparition
programmée et dont le processus est déjà engagé ? De la clarté
de la réponse à cette question dépendra le sérieux des débats.
Une réponse obscure ou nuancée transformerait cette tentative
de dialogue en bavardage stérile.
Propos receuillis par Battì LUCCIARDI