José Bové ne se présente
plus. Son combat est international
et il est reconnu
bien au-delà des simples
frontières françaises. Pour
populariser ses luttes, il a
décidé de se présenter à
l’élection présidentielle
française. Le Ribombu l’a
rencontré pour connaître
ses positions sur la
Corse.
URibombu : Quels regards portez-vous
sur la terre de Corse ?
José Bové : Je pense que la terre de Corse,
chacun sait que c’est une île, que c’est un
territoire à part entière et donc en tant que
territoire, il a sa propre logique, que la
Corse n’est pas née comme ça, c’est le fruit
d’une culture, une culture qui s’est
construite sur des millénaires, et qu’aujourd’hui,
on ne peut pas parler de la Corse
sans parler de sa langue, de sa culture et de
son peuple, et qu’aujourd’hui l’avenir de la
corse passe par la reconnaissance de cette
identité qui est à la fois sociale, culturelle et
territoriale.
URib. : Pensez-vous que la mondialisation
touche aussi la Corse ?
José Bové : De manière évidente, la Corse
n’est pas en dehors du monde, donc la Corse est
de manière très claire liée à la fois à la réalité française,
à la réalité européenne et à la réalité mondiale,
et qu’aujourd’hui la Corse est victime de la
logique libérale, de la logique productiviste, et que
la Corse, dans cette
logique-là, ne peut pas
développer sa propre
activité économique,
on le voit bien sur la
question de l’agriculture
où rien n’est fait
pour qu’il y ait un véritable développement et
qu’on affirme la nécessité qu’une grande partie de
la consommation en Corse des produits agricoles
doit être produite sur place, je pense que cela aussi
c’est une question centrale qu’on retrouve à la
Guadeloupe, qu’on retrouve aux Antilles, qu’on
retrouve à la Réunion, qu’on retrouve en
Nouvelle-Calédonie, qu’on retrouve partout, je
pense donc que c’est très important c’est qu’il y a
nécessité de localiser l’économie et que les réponses
aux besoins premiers de la population viennent
de l’activité locale que ce soit en terme agricole,
en terme artisanal, en terme industriel, que ce
soit en terme d’énergie, il y a nécessité effectivement
de concevoir le développement de manière
autocentré.
URib. : A notre connaissance, il n’y a pas de
culture O.G.M. en Corse, pouvez-vous nous le
confirmer ?
José Bové : A ma
connaissance, non, il n’y
a pas de culture OGM en
Corse, il n’y a jamais eu
d’essais O.G.M. sur le
territoire corse, il n’y a
jamais eu de culture en
pleins champs non plus, je pense que c’est une
bonne chose et qu’on ne peut que s’en féliciter !
Le seul problème c’est que l’élevage corse
importe de l’aliment du bétail qui vient de métropole
ou d’autres pays méditerranéens et que là,
effectivement, il n’y a aucune garantie que le maïs
ou le soja utilisés dans cet aliment ne soient pas
avec des O.G.M. Le problème c’est qu’au niveau
européen aujourd’hui, c’est qu’il n’y a pas de traçabilité
de l’aliment du bétail et je crois que cela
devrait être une nécessité, que la question au sujet
des produits de l’agriculture corse, je pense en
particulier à la charcuterie ou au fromage, il faudrait
qu’il y ait véritablement une affirmation de
l’ensemble de ces filières pour dire « nos produits
doivent être garantis sans O.G.M. » c’est-à-dire
faire une pression en amont qui importe ces
aliments quand il y a besoin d’avoir des
compléments azotés notamment pour que
ces aliments soient garantis sans O.G.M. A
mon avis, c’est un combat qui doit être très
important parce que cela permet de garantir
que les produits corses ont à la fois une origine
territoriale et assurent en même temps
une garantie en terme de qualité par rapport
à l’agriculture industrielle cela pourrait être
vraiment une spécificité et un combat qui
réunissent l’ensemble des acteurs en Corse
que cela soit les paysans, que cela soit les
consommateurs, que cela soit les élus.
U Rib. : L’agropastoralisme étant fortement
lié à notre culture, qu’envisageriezvous
pour nous permettre de développer
notre agriculture ?
José Bové : Je pense que la première
chose c’est un, de permettre de développer
la capacité de production, permettre à ce
que les produits corses puissent se vendre à
un prix correct afin d’assurer des revenus
aux paysans. Je pense que la première chose est
qu’il faut permettre aux paysans d’avoir un
revenu et c’est à partir de ce moment, s’il y a un
revenu, que l’on pourra créer de l’emploi mais en
même temps, cela ne va pas suffire, je crois qu’il
faut qu’il y ait un effort fait par la Collectivité en
terme d’installation, de soutien d’installation, en
terme d’aménagement du territoire pour permettre
une gestion de l’usage du foncier qui soit collectif
comme il a toujours été en Corse, où des usages
se croisaient à des niveaux multiples, notamment
au niveau de l’élevage et au niveau de la châtaigneraie.
Tout cela fait parti d’un tout, il faudrait un
aménagement du territoire qui soit mené par les gens eux-mêmes avec des règles foncières qui
permettent l’installation et qui permettent sans
remettre en cause le fonctionnement de la propriété
traditionnelle, que l’on puisse installer des
gens en location et qu’on puisse avoir un plan très
clair, cela nécessite aussi que l’on puisse lutter
contre la spéculation et la fermeture
du territoire par la
logique spéculative et par le
tourisme et l’équipement qui
se font contre toutes les
règles, notamment surtout la question du littoral,
là où il faut être très clair et avoir une position anti
bétonnage, ce qui fait aujourd’hui la spécificité de
la Corse. La Corse, contrairement à la Côte
d’Azur, a su se protéger, malgré cela on voit bien
qu’il y a toujours des tentatives…
Après avoir commencé à en parler sur le foncier,
sur les produits, sur la valorisation des produits,
sur la nécessité d’avoir une infrastructure qui permette
la transformation sur place, je pense en particulier
à la question des abattoirs, cela me parait
capital, on sait très bien qu’aujourd’hui, il y a
beaucoup d’importations, alors qu’on peut produire
localement, il faut valoriser les races locales,
notamment les ovins et les chèvres, oui, je pense
qu’il y a énormément de choses qu’ils peuvent
faire, et pour cela, il faut qu’évidemment il y ait
des structures économiques, pour développer le
marché local et faire en sorte qu’ il y ait une priorité
sur le marché local pour les produits locaux.
Cela me paraît très important, cela veut dire qu’il
y ait une action claire face à la distribution pour
que la distribution priorise d’abord la production
locale, que ce soit la production locale qui soit le
centre du marché et que quand la production
locale ne peut pas satisfaire
on importe le nécessaire, et
pas faire l’inverse. Parce
qu’aujourd’hui, c’est la
grande distribution qui structure
le marché à la place de
la production locale, et la
production locale devient
simplement un supplément
de ce que la grande distribution ne peut pas faire,
et devient une production folklorique ou simplement
une production festive alors qu’elle devrait
être la production centrale en terme de consommation.
Il faudrait inverser le processus pour que,
et cela veut dire une pression à la fois structurée
au niveau des pouvoirs publics, au niveau des
Assemblées d’élus, au niveau des outils économiques
et de la distribution.
URib. : Si vous êtes élu président, seriez-vous
prêt à accorder le pouvoir législatif à la Corse ?
José Bové : Je pense qu’il faut partir, à mon avis,
d’un débat : quelle est la spécificité, comment on
fonctionne ? Je crois que là-dessus on doit être très
clair sur l’évolution institutionnelle, on construit
l’autonomie des territoires, ce qui est valable pour
la Corse doit être valable pour d’autres régions, et
que les choses se construisent par rapport à une
construction européenne où la logique des régions
l’emporte simplement sur la logique des Etats,
donc je crois que c’est
cela qui est important.
Donc qu’est-ce qui est
du domaine régalien,
qu’est-ce qui est du
domaine des territoires ? A partir de là, c’est un
processus en construction. Pour moi, la question
ne doit pas se régler du jour au lendemain, mais
doit être le fruit de la construction politique des
territoires qui décident au fur et à mesure comment
ils avancent vers la prise de décision qui
concerne directement leur propre territoire. Et à ce
moment-là, effectivement, on peut aussi aller vers
des règles législatives qui sont liées à des territoires
qui ont des spécificités, à partir de là, on
construit un mode de prise de décisions qui font
qu’on évolue de plus en plus vers un système
d’autogestion territoriale, parce que je pense qu’il
est plus important dans l’autogestion de territoires
où les gens se prennent directement en charge à
partir de leur propre autorité ; et c’est cela, à mon
avis, le sens de la valeur qu’on doit accorder à
cette réflexion-là, en terme de valeur de prise en
compte de leur avenir par les gens eux-mêmes par
rapport à leur propre réalité, le fait d’être dans une
réalité insulaire, avec une culture et une tradition,
fait qu’on a effectivement une nécessité de pouvoir
décider de ce qui est central pour son avenir.
U Rib. : La Corse étant une île, elle est éloignée
des continents, ne pourraitelle
pas bénéficier d’un statut
particulier semblable à
celui de la Sardaigne, de la
Sicile ou des Pays d’Outremer
?
José Bové : Je pense que la
France souffre d’une logique
centralisatrice, d’une logique jacobine et qu’aujourd’hui
c’est une logique qui va contre la logique
que vivent la plupart des peuples dans le
monde, donc c’est évident que l’on doit aller dans
une logique fédérale. Moi, je suis fédéraliste dans
l’âme, ce qui veut dire qu’il faut que l’autonomie
fonctionne à partir de réalités, bien évidemment
qu’il y a une solidarité entre territoires et cela est la
logique de la redistribution mais en même temps
que les prises de décisions qui concernent le territoire
lui-même doivent émaner du territoire et
donc cela veut dire dans la mesure une évolution
vers cette logique-là. Mais, à mon avis, cela doit
être dans le fondement de la construction de ce
qu’on réclame, c’est la remise en cause de la
République monarchique dans laquelle nous sommes
vers une nouvelle république qui mettra les
citoyens au coeur pour que les gens puissent prendre
leur propres décisions.
URib. : Que pensez-vous de la Déclaration de
Corti faite par les peuples placés sous tutelle
française en cinq points : le premier, le droit de
mettre en oeuvre dans le cas d’un statut officiel,
le développement de nos langues et de nos cultures
; deuxième point, le droit de promouvoir et
de maîtriser notre développement économique et
social ; troisième point : droit à la reconnaissance
en tant que peuple et nation ; quatrième
point, le droit à l’autodétermination ; cinquième
point, le droit de mettre en oeuvre un processus
de décolonisation ?
José Bové : Je pense qu’il y a un certain nombre
de points qui ne font pas débat sur l’autogestion,
la question sociale, sur la langue, sur la question
de l’administration, aujourd’hui on est dans le
cadre d’un regroupement donc je peux, moi, prendre
des positions qui ne sont pas aujourd’hui des
positions de l’ensemble des collectifs, je pense
qu’il faut que l’on respecte aussi la construction
collective dans laquelle on est. Ce qui fait qu’aujourd’hui,
les questions qui vont faire débat, c’est
évident, c’est cette vision de la question de concevoir
la Corse dans le cadre d’un débat colonial ou
pas, moi, je peux avoir un avis, d’autres qui sont
différents. Mais à mon avis, ce qui est important,
c’est que ce débat, on peut l’avoir entre nous et
qu’on peut avancer aussi dans une prise en
compte d’une vision où chacun entend ce que
l’autre dit, parce qu’à mon avis, il n’y a pas d’idée
figée et aujourd’hui les discussions c’est cela qui
est important. Dans ma déclaration de candidature,
je crois que je suis le seul candidat à avoir dit
qu’il fallait que l’ensemble des départements et
des territoires d’Outre-mer puissent avoir l’équité
par rapport aux autres territoires, je n’ai pas dit
égalité, équité est plus important qu’égalité, et
qu’ils puissent choisir leur propre destin par autodétermination.
Cela a été écrit et n’a pas été remis
en cause. Après, comment cela va se construire,
sur quel territoire, sur quel espace, cela est un processus
qui est dans le débat et donc on ne va pas le
trancher aujourd’hui, mais je pense que c’est
important que tout le monde entende cela parmi
l’ensemble du camp antilibéral dont on sait très
bien qu’il regroupe des gens qui sont de cultures
politiques différentes, puisque dans le camp du
« non » par exemple, on avait des gens qui étaient
beaucoup plus dans la logique de l’Etat-nation,
que d’autres qui étaient plus dans une logique de
fédération. Donc, voilà c’est le débat qui je pense
avance, mais qui ne va pas se régler aujourd’hui
mais c’est parce qu’on sera ensemble pour porter
cette campagne et construire cet avenir qu’on va
pouvoir dépasser les positions et arriver à un
consensus sur cette question.
U Rib. : En Corse, nous n’avons pas de statut
équivalent à celui des Pays d’Outre-mer...
José Bové : C’est pour cela que je parle d’équité
et qu’aujourd’hui le statut
institutionnel doit correspondre
aux réalités des
territoires, donc si
aujourd’hui, au niveau de
la Corse, il y a une nécessité
d’avancer vers un
statut identique aux T.O.M. ou aux D.O.M., c’est
à voir effectivement quel est le mode institutionnel
qui permet effectivement de traduire cette réalité.
Je vois que c’est très important, c’est pour
cela que la notion d’équité est centrale, la notion
d’équité cela veut dire que chacun est différent et
que donc c’est à partir de ces différences qu’on
doit permettre à chacun d’avoir le même niveau
de développement en terme social, culturel et de
prise de décisions.
U Rib. : Pour vous, les clandestins corses qui
portent la lutte armée, sont-ils des terroristes ou
des résistants ?
José Bové : Je me suis toujours exprimé d’une
manière très claire, ce n’est pas à moi à porter un
jugement sur les formes d’action que choisissent
les mouvements politiques, moi, je m’inscris
dans le cadre de l’action non violente et de la désobéissance
civile, chacun le sait, donc moi, j’assume,
je suis plutôt quelqu’un de l’action à visage
découvert quitte à désobéir à la loi, quitte à assumer
ses actes. Voilà, je ne suis pas personnellement
quelqu’un qui pense que la stratégie de la
lutte armée soit une fin en soi et qu’il y ait une
possibilité de dépasser cette forme d’action en
termes d’efficacité et en termes de possibilités
d’élargir le soutien au combat. En même temps
quand je dis cela, je ne porte pas de jugement sur
les personnes simplement c’est ma façon de
concevoir le combat et de le mener. D’autres luttes
se sont passées dans le monde, je ne sais pas,
c’est l’Histoire qui juge, ce n’est pas les personnes,
ce n’est pas en terme de jugement moral que
je fais cela, mais plus en terme de perspective
politique, de prise en compte d’une lutte par le
plus grand nombre parce que ce n’est pas le plus
grand nombre qui arrivera à soutenir une lutte
peut déboucher sur un véritable changement et
une véritable transformation.
URib. : Sur presque 70 prisonniers politiques,
seulement deux sont incarcérés en Corse.
Qu’en pensez-vous ?
José Bové : Aujourd’hui, sur cette question-là,
l’Etat français n’applique pas ses propres règles,
puisqu’il y a une loi qui prévoit que le détenu doit
être le plus proche de sa famille et aujourd’hui on
est effectivement dans une logique discriminatoire.
Par rapport aux prisonniers corses comme
par rapport aux prisonniers basques où la revendication
est identique, il n’est pas normal que des
gens qui sont condamnés
à la prison ne bénéficient
pas des mêmes règles en
fonction de la raison pour
laquelle ils sont incarcérés.
Donc tous les détenus,
c’est une règle du
droit français, doivent être le plus proche de leur
famille, c’est comme cela que je pense que les
détenus corses doivent pouvoir être incarcérés,
puisqu’ils sont incarcérés, que leur détention doit
pouvoir se faire en Corse donc le plus près de leur
famille, c’est une nécessité aujourd’hui.
URib. : Pensez-vous que les Corses incarcérés
pour leurs idées devraient avoir un statut de prisonniers
politiques comme vous l’aviez réclamé
pour vous-même ?
José Bové : je pense qu’aujourd’hui,
les personnes qui
sont détenus pour avoir mené
un combat politique, sont de
fait des prisonniers politiques.
On sait très bien que le statut
de prisonnier politique n’existe
plus en France, mais que de toute façon, ce n’est
pas le statut juridique qui le définit, c’est la réalité
et qu’aujourd’hui collectivement, les gens qui
sont en prison pour un combat d’idées, pour avoir
défendu une cause, je dirais quelle qu’elle soit,
parce qu’on n’est pas forcé d’être prisonnier politique
avec des idées complètement opposées aux
miennes pourtant je reconnais que c’est différent
de quelque chose qui se fait dans un but individuel
ou dans un but d’enrichissement personnel
ou de voyoucratie. Donc, je pense, qu’il faut véritablement
reconnaître le statut de délit d’opinion
en termes de politique.
U Rib. : Envisagez-vous prochainement de
venir en Corse pour un meeting ?
José Bové : Si c’est possible, on va essayer de
faire en sorte de pouvoir organiser un maximum
de réunions publiques, de débats partout où va se
passer cette élection et que si c’est possible, ce
sera avec un grand plaisir, mais d’abord pour
pouvoir faire cela, il faut bien que la campagne ait
lieu et pour faire la campagne, il faut avoir des
signatures. Donc c’est la condition nécessaire,
pour que le débat que l’on pose et le débat que
l’on appuie puisse être présent dans le débat politique.
Le plus grave serait que ce courant antilibéral
aujourd’hui qui est entrain d’être porté ne
puisse pas être présent partout parce que l’on se
retrouve bloqué pour une question institutionnelle
parce que l’on n’a pas toutes
les signatures.
URib. : Vous en êtes à combien
de signatures ?
José Bové : Environ 200,
donc cela veut dire qu’on a encore énormément
de « pain sur la planche » et que le moins qu’on
puisse dire c’est qu’on ne soit pas soutenu par les
institutions et par les grandes formations politiques
pour l’instant.
Propos recueillis par Mariana