En ce début d'année qui
s'avance, revêtu du manteau
de l'incertitude, j'ai pris un
réel plaisir à relire les "Lettres de
Fresnes" écrites du fond de sa cellule
par le très regretté Marcel
Lorenzoni, homme dont le courage
n'avait d'égal que l'amitié dont il
irradiait quelques dizaines de privilégiés.
(1) Les lettres de prisonniers
politiques corses sont particulièrement
instructives pour le décryptage
de la société insulaire et j'en ai
gardé personnellement plusieurs
d'excellente facture. (2)
Celles de "MARCELLU", comme chacun
l'appelait, méritaient bien un
ouvrage spécifique. Tout y est ou
presque à commencer par de doctes
conseils : " Démasquer les faux
amis. Distinguer rumeur et vérité.
Apprendre les règles de la guerre
psychologique qu'on nous applique
depuis plus de 15 ans. Revenir sur
nos vraies bases culturelles de raisonnement
et de comportement…".
Ou cette lettre au juge Bruguiere
datée du 31 mai 1998 : " Au lieu
d'appliquer la stricte répression policière
et judiciaire, la gloire de la
France aurait gagné à ce qu'on traite
les évènements dans notre pays par
l'intelligence, l'évaluation exacte de
leur signification politique, économique,
sociale et culturelle. La Corse
et la France y auraient gagné du
temps et de l'énergie…". Je m'arrête
encore à la lecture de ce véritable
appel du 18 juin de Marcel aux militants
de A Cuncolta de l'époque qui
avaient opté pour la ligne politique
de l'indépendance lors de leur
assemblée générale de 1998 : "
L'indépendance de la Corse ne
pourra être celle du Gabon, de la
Côte d'Ivoire ni même celle de
l'Algérie. Elle ne pourra naitre que
d'une démarche claire, sereine et
partagée par un nombre suffisant de
Corses ; qu'ils le soient par le sang
ou par le choix ! Les Corses ne voudront
pas d'un Parti Unique…".
Que dire de cette lettre du 8 novembre
1998 adressée à Jean Maestracci
: " Je me prépare à être entendu un
jour ou l'autre sur la crucifixion de
Jésus Christ..." ou l'humour noir le
dispute à la lucidité sur l'aveugle et
souvent grotesque répression ?
Marcel Lorenzoni était un Européen
convaincu : il croyait à l'Europe des
Peuples et détestait toute forme de
jacobinisme : " le projet de fédération
européenne se heurtera durement
en France aux intérêts installés.
Il y a de grands risques que ce pays,
conformément à son histoire, ne
voie ses nécessaires mutations naitre
dans la douleur ; les féodalités nées
des accords contre nature de la
Libération, et toutes encadrées par
les brillants produits des grandes
écoles, ne lâcheront pas si facilement
leurs rentes de situation…".
Au début de l'année 2000, du plus
profond de sa prison, Marcel
Lorenzoni envoyait au peuple corse
des voeux dont la résonnance
actuelle n'a pas besoin d'une quelconque
déconstruction : " Au début
de la dernière année du millénaire
chrétien, j'envoie à la Corse et à tous
ceux qui ont choisi d'y vivre tous
mes voeux. Que cette année soit
celle de la clairvoyance, du recul de
la dépendance et de son cortège de
misères et d'injustice. Que la Corse
retrouve dans sa réalité physique et
culturelle les raisons de croire en
elle même. Qu'elle sache reconnaitre
et surmonter les entreprises de
démoralisation. Que son peuple
sache réaffirmer son combat éternel
pour le respect de son identité dans
l'ensemble des nations. Qu'il ne s'y
trompe pas, ce qu'il vit depuis trente
ans sera retenu par l'histoire comme
sa renaissance. Ce mot, jamais et
nulle part, n'a rimé avec tranquillité
". La voix de Marcel Lorenzoni ne
s'est pas éteinte : elle tinte aux oreilles
de tous ceux qui ne se résignent
pas à la sujétion collective ou à
l'égoïsme individuel. Lisez ou relisez
son ouvrage : du bagne de Toulon à
Fresnes la même ferveur patriotique
s'est toujours exprimée et Marcel
n'est qu'un maillon de cette épouvantable
chaine. Quant à nous qui
jouissons de la liberté nous ne pouvons
relâcher notre combat pour la
libération de tous les prisonniers
politiques corses !
Vincent Stagnara
(1) Lettres de Fresnes : Marcel
Lorenzoni - Editions ALBIANA
décembre 2000
(2) Sans atteindre peut être le niveau
des correspondances de GRAMSCI, certaines
missives mériteront un jour une
publication qui témoignera de visions
diverses de la résistance corse.