L’ancien Bâtonnier du Barreau de
Marseille, muratais dans l’âme et
cap corsin de coeur, nous livre un
travail de mémoire.
Il le centre sur le clin d’oeil porté par la
communauté corse sur les caractéristiques
de nos villages, de leurs habitants,
de leurs fortunes ou malheurs.(1)
Qu’est ce qu’un dicton sinon une sentence
qui ne souffre ni appel ni contradiction
et qui est le contraire d’une opinion
démocratique donc mesurée ?
A l’issue de son méritoire essai, plus de
deux cents villages sont passés au crible,
l’auteur s’interroge : « Pourquoi cette
critique systématique de l’autre ? ».
Les dictons, i detti, sont en effet, pour
l’essentiel, peu flatteurs.
Ne sont-ils pas cependant le détour
qu’emprunte toute communauté humaine
pour déplacer le conflit de l’affrontement
physique à la simple dérision, pour
faire de l’humour, fut-il acide, une arme
d’équilibre ?(2)
La Corse est autant le pays de Grossu
Minutu que celui de Paoli ou Napoléon.
Sixte Ugolini, dans sa quête, n’a cure
de la compilation à laquelle il préfère
l’explication pétrie d’histoire ou de géographie.
Son ouvrage est à inscrire au registre
des excellents recueils sur la question.(3)
Il renouvelle même le genre pour certains
« detti », même si évidemment les
éminents spécialistes pourront çà et là
émettre quelques réserves sur certaines
interprétations émises par ce talentueux
avocat.
I detti, parcelle de vérité cachée sous
une forte dose d’exagération, sont le
dernier rempart d’une culture orale que
la collecte écrite empêchera peut être de
mourir.
Ils représentent une philosophie de
l’existence faite d’énergie et de renoncements,
ils découpent la Corse au scalpel
tout en ne négligeant pas de cautériser
les plaies quelquefois.
Sixte Ugolini apporte son éclairage
amusé avec son commentaire particulier,
souvent percutant.
Retenons par exemple son explication
sur ce fameux dicton relatif à Bastia :
« À chì và in Bastia senza esse spugliatu,
O Gregori e mortu o Campana e malatu
»
Gregori était un gros marchand de vin,
et Campana un habile joueur de cartes
et dans cette ville tout était réuni pour
plumer les villageois, gros buveurs et
joueurs invétérés.
Sourions avec lui à l’évocation de Porti
Vechju « In Porti Vechju, ci hè più voti
chè zinzale » (il y plus de suffrages que
de moustiques).
Amusons-nous encore et toujours avec
le plus célèbre des dictons « Torna à
Vignale chì ghjè un bellu paese » qui
permet à notre auteur de préciser la différence
qu’il faut opérer entre « u tragulinu
» et « u bancaruttiè ».
Redevenons sérieux avec l’appellation
de Nuceta « paese di forche » nous
remémorant le patriotisme de ce village
qui s’opposa toujours aux Génois et
dont cinq membres d’une même famille,
les Arrighi, capturés par les Génois auxquels
on proposa une grâce, préférèrent
mourir pendus sur la place de l’église.
Et si bien des detti sont plus terre à
terre et parfois d’une rustre causticité nul
ne pourra trouver à redire à l’exclamation
sur A Petra di Verde « Hè cum’è un
campanile di A Petra di Verde, tantu ci
n’hè sottu chè sopra » qui signifie la
force et l’endurance.
Sixte Ugolini ne manque point de
conclure par un village corse qui n’existe
pas : celui de Calviani.
Quand on dit « Avè una lenza in calviani
» revient à prétendre que l’on possède
de la terre dans un village qui n’existe
pas, autrement dit qu’on ne possède
rien.
Dommage que Sixte Ugolini ne nous
donne pas le sens extensif pris par ce
dicton qui signifie avoir un grain de
folie.
Vision d’une Corse essentiellement
agraire et pastorale, mais qui n’a pas été
que cela « i detti » nous ramènent à un
passé révolu où la langue sifflait comme
la rivière.
Le propre de la mémoire n’est-il pas de
redonner vie à l’étincelle et de ranimer
la braise ?
Avec son bel ouvrage Sixte Ugolini
vole le feu aux apôtres de la société unidimensionnelle
qui ne voient en l’homme
qu’un citoyen abstrait et un consommateur
repu.
Vincent Stagnara
(1) Macàgne e detti di i paesi corsi :
Railleries et dictons des villages corses.
Editions Piazzola 2006.
(2) Consulter « Ô Corse île d’humour » de
André SANTINI et Pierre DOTTELONDE. Le
Cherche Midi 2004
(3) Sans parler des livres sur les proverbes
et locutions de Fernand ETTORI, Paul DALMAS-
ALFONSI, Charles SANTONI, Jean Guy
TALAMONI, Stéphanie ORSINI ou Robert et
Jean COLONNA D’ISTRIA, les amateurs de «
detti » pourront se plonger avec délectation
dans trois ouvrages essentiels :
Martinu APPINZAPALU (Dumenicu Carlotti)
« A Corsica in pruverbi è detti » Editions
Méditerranéa 1995.
Paul ARRIGHI “ le livre des dictons corses”
Editions Privat 1976
Charles CASTELLANI « Cap corsins et bastiais
à travers les dictons » Imprimerie
Sammarcelli 1993.