Invité des dernières Ghjurnate Internaziunale di Corti, Gabi
Mouesca, Président de la section française de l'Observatoire
International des Prisons (OIP) a accepté de répondre aux questions
du Ribombu Internaziunale. Militant abertzale, incarcéré durant 17
ans pour son appartenance à l'organisation politico-militaire basque
Ipparetarak, il milite désormais activement à la tête de l'OIP pour le
respect des droits des personnes détenues, organisation qui entend
agir comme il le dit lui-même en qualité de « contre pouvoir du
Ministère de la Justice en matière de politique carcérale ». Ayant été
personnellement confronté à la prison en France dans ses aspects les plus déshumanisants, puisqu'il y
a connu le mitard durant 45 jours, il n'aura de cesse de se battre pour que l'état de droit s'applique à
l'ensemble des hommes et des femmes incarcérés. Nous vous proposons un éclairage sur le combat
qu'il mène au sein de l'OIP et vous invitons à découvrir son analyse de la situation faite aux prisonniers
corses, leur place dans la résolution politique du conflit, sur sa conception de la prison.
U Ribombu Internaziunale : Gabriel Mouesca, vous êtes président
de l'Observatoire International des Prisons, présenteznous
votre organisation ?
Gabi Mouesca : L'Observatoire International des Prisons est
une organisation qui est pour faire court, un contre pouvoir
du Ministère de la Justice en matière de politique carcéral.
Ca veut dire que nous sommes un organisme
citoyen d'hommes et de femmes de droite comme de gauche
qui sont attachés à une idée toute simple : la France
est paraît-il un Etat de droit et à ce titre-là des droits et des
devoirs s'imposent à tous et en tous lieux, y compris dans
les prisons. Malheureusement on le sait, et on le voit trop
souvent encore aujourd'hui, l'état de droit s'arrête aux portes
des prisons donc notre travail est justement de faire en
sorte que cet état de droit y pénètre et que chaque
homme, chaque femme qui est incarcéré puisse bénéficier
de toute la loi. Dans mon activité au sein de l'OIP, il m'arrive
aussi d'avoir des informations, des contacts avec des
associations humanitaires insulaires sur les prisonniers
corses, soit avec leurs familles, soit avec leurs avocats qui
travaillent à ce que leurs droits soient respectés lorsqu'ils
sont bafoués. Et comme l'OIP a comme spécificité de ne
faire aucune différence vis-à-vis de la population incarcérée,
nous travaillons évidemment avec les prisonniers politiques
corses comme nous travaillerions avec toute catégorie
de personne détenue dans les 192 établissements pénitentiaires
français.
U.R.I : Alors vous l'avez rappelé, l'OIP défend sans distinction
l'ensemble des détenus dans leurs droits, au sein de l'univers
carcéral, cependant depuis la suppression de la Cours de
Sûreté de l'Etat par la France dans les années 80, les prisonniers
politiques ne bénéficient plus de ce statut, alors qu'ils
sont astreints à un régime spécial comme par exemple lors
de leurs procès, ces cours d'assises spéciales qui ont été
condamnés abondamment et dont certains demandent la
suppression, quelle est votre position à ce sujet ?
G.M : Il est vrai qu'au niveau de la politique pénale, et en
particulier au niveau de ce que l'on appelle la lutte antiterroriste,
nous savons que depuis le 9 septembre 1986, de
nouvelles lois sont entrées en application en France, qui
font que l'on a pris le mauvais côté de ce qui existait avant
81, qui était je le rappelle l'abolition des tribunaux spéciaux
et de la Cour de Sûreté de l'Etat. Vous faites références
aux assises spéciales où vous n'avez pas des tribunaux
populaires mais des magistrats professionnels, mais on
pourrait faire référence à ce qui a été mis en place il y a
quelques mois, c'est-à-dire des juges d'application des
peines attachés spécifiquement à ce qu'ils appellent les
personnes condamnées pour des faits terroristes. Donc en
86 on a remis le mauvais côté de ce qui existait jusqu'en
81, mais on n'a pas remis le bon côté, c'est-à-dire ce statut
spécial de détention qui jusqu'en 86, permettait aux
prisonniers politiques, quelque soit leur origine, de disposer
de plus d'heures de parloir, de possibilités de réunions
suivant leur organisation etc…Donc évidemment je sais
qu'en Corse, au Pays Basque, et parfois d'autres types de
prisonniers politiques revendiquent le rétablissement du
statut spécial, ce qui n'est pas, je le redis, une revendication
de l'OIP parce que nous considérons que faire la différenciation
des prisonniers fini toujours par nuire à une
certaine catégorie de prisonniers. Cela dit, j'ai été personnellement
aussi prisonnier politique basque pendant 17
ans dans les prisons françaises, je sais ce que représente
cette revendication fondamentale d'un statut de prisonnier
politique, c'est la reconnaissance de la nature politique
d'un conflit et les prisonniers ne sont que cette partie immergée, évidente. Et personnellement je comprends
que ces prisonniers, leurs familles et leurs comités de soutien
et un mouvement soient amenés à revendiquer ce statut
spécial de prisonnier politique.
U.R.I : Alors justement vous avez fait référence à votre
passé de prisonnier politique, au titre de votre appartenance
à l'organisation politico-militaire Ipparetarak,
depuis cette époque justement, quelles sont les évolutions
que vous avez constatées dans le milieu carcéral ?
G.M : J'aurais aimé vous dire : on a fait quelques pas en
avant ! J'aurais aimé vous dire ça parce que beaucoup de
mes compatriotes, mais aussi beaucoup de vos compatriotes
sont derrière les barreaux et cela me peine de dire que
fondamentalement, la prison n'a pas changé. La prison
continue à être ce qu'un poète appelait la « mangeuse
d'hommes », c'est-à-dire que chaque instant passé derrière
les barreaux, chaque instant carcéral, est un instant qui
broie les êtres, et la prison qui n'est qu'une institution qui
vit depuis 200 ans en France, reste ce qu'elle était il y a
200 ans et ce qu'elle pourrait être dans 50 ou 100 ans s'il
y a encore la prison. Fondamentalement, et je le dis avec
la gravité qui doit s'imposer en tenant de tels propos, la
prison a été, est et sera malheureusement toujours une
mangeuse d'hommes, c'est-à-dire un outil cruel, un outil
barbare, un outil totalement indigne de notre niveau de
civilisation.
U.R.I : Au cours des Journées Internationales, le Comité
Anti Répression a porté une revendication qui est déjà
ancienne, c'est celle du rapprochement des prisonniers
politiques corses sur leur terre, par souci humanitaire,
pour les rapprocher de leurs familles. Ce rapprochement
prend du temps, il est fait souvent à dose homéopathique,
est-ce que l'OIP suit ce dossier ?
G.M : J'ai suivi notamment le déplacement il y a peu en terre
corse du Médiateur de la République qui a tenu des propos
extrêmement intéressants pour tout le monde : il faisait
état de son étonnement de voire qu'un certain nombre
de cellules, donc de places dans les prisons corses, ne sont
pas occupées. On se dit alors, comment se fait-il que des
Corses qui sont incarcérés à des centaines et des centaines
de kilomètres de leur territoire ne soient pas transférés,
puisqu'il y a des cellules vides ? J'ai également rencontré
des élus et je sais qu'aujourd'hui des élus de tout bord,
sont en train de se mobiliser et de demander tout simplement
quelque chose qui n'a rien de révolutionnaire : l'application
de la loi ! C'est vrai que les comités de soutien
aux prisonniers politiques corses, mais basques aussi,
demandent le rapprochement des prisonniers, ça n'a rien
de révolutionnaire, ce n'est que la demande de l'application
de la loi de la République, et bien évidemment je ne
peux qu'encourager les Corses, mais j'allais dire l'ensemble
des personnes qui sont dépendantes de la loi de la
République de dire : nous exigeons que les lois de la
République soient respectées y compris en matière de
droit des personnes détenues, et donc je comprend parfaitement
la légitimité de cette revendication.
U.R.I : Un des sujets de ces Journées Internationales portait
sur la place des prisonniers politiques dans la résolution
des conflits et l'importance d'une solution à ce problème.
Je suppose que vous partagez cette analyse, qu'on
ne peut avoir une résolution de conflit sans résoudre la
question des prisonniers politiques. Quel est votre avis à
ce sujet ?
G.M : Alors ce n'est pas en tant que Président de l'OIP que
je vais vous répondre bien évidemment, mais c'est plutôt
en tant que citoyen, en tant que Basque tout simplement
que je répondrais en vérité à cette question, qui est importante,
parce que je connais cette situation, je viens d'un
pays où un conflit persiste comme ici. Il est inimaginable
que l'on puisse dialoguer, que l'on puisse cheminer sur la
voie d'une discussion qui va développer un climat de
négociation en laissant de côté les gens qui sont au coeur
de l'appareil de répression, au coeur du système carcéral
ou pénal. Et bien évidemment je considère que le premier
pas qui doit être fait par l'Etat c'est de se soucier du sort
des prisonniers. Vous ne pouvez pas parler de paix sans
prendre en compte cette question. Parce qu'évidemment
ça ne se fait pas du jour au lendemain, c'est des mois, parfois
des années de dialogue, de discussion entre les deux
parties. Ceux qui aujourd'hui sont face à face dans le
conflit, demain seront amenés en Corse comme ailleurs à
se retrouver autour d'une table ; et bien les gens qui seront
autour de cette table : représentants corses, représentants
de l'Etat français, leur premier souci devra être de porter
une réponse rapide aux gens qui sont en souffrance. Je
pense en particulier aux gens qui sont en prison, à leurs
familles, aux gens qui sont recherchés et je n'imagine pas
que des discussions puissent se faire sur le dos des prisonniers
et de leurs familles que l'on laisse perdurer dans une
situation génératrice de tant de souffrances.