La polémique est loin d’être close sur ce sujet incandescent où, les arrières pensées
idéologiques sont constamment présentes. La doctrine irrédentiste, propagande mussolinienne
sur les territoires italiens qui doivent être délivrés, Corse, Nice, Savoie, a permis la confusion
entre « corsisme » et « irrédentisme » qui, globalement, n’avait pas lieu d’être.
Hormis le remarquable ouvrage de Hyacinthe YVIACROCE,
acteur engagé de l’époque, publié grâce aux
éditions du regretté Dominique ALFONSI, intitulé « Vingt
années de corsisme » (1) qui s’est essentiellement
intéressé à l’action des muvristes, aucune analyse
globale, digne de ce nom, n’avait jamais été tentée.
Maître Jean-Pierre POLI a décidé de prendre le mouflon
par les cornes et de le regarder droit dans les yeux. Il nous
livre un ouvrage qui répond à la double exigence si chère
à Saint Augustin : « il faut comprendre pour croire et croire
pour comprendre ». Refusant de plaider tout autant que de
requérir mais exposant avec clarté tous les éléments de la
controverse – ils sont nombreux – Jean-Pierre Poli, dans
un essai où le patriotisme corse affleure à chaque page
lève plus qu’un coin du voile. Il propose des réponses
à des questions importantes. Pourquoi les muvristes,
Petru ROCCA à leur tête, se sont-ils obstinés, au nom
de la sauvegarde de la langue et de la Nation corses, à
ne pas dissiper l’équivoque de l’amalgame, savamment
entretenu tant par les nationalistes mussoliniens que
par les pseudo républicains français ? Comment ontils
pu minimiser la saine inquiétude d’un peuple corse
ulcéré par les revendications annexionnistes du fascisme
italien ? Enraciné dans sa solide culture corse, nourrie de
lectures exhaustives, passant au crible tous les débats
ayant émaillé cette époque, Jean-Pierre Poli nous apporte
une contribution de premier plan sans hésiter à soulever
le couvercle de cette marmite explosive. Son premier
chapitre consacré à l’irrédentisme recense avec minutie
l’important travail historique des intellectuels italiens
qui n’étaient pas tous des chantres inconditionnels de
l’italianité de la Corse. Il en est ainsi du grand médiéviste
Gioacchino VOLPE, responsable de « L’ARCHICIO
SRORICO DI CORSICA » qui ne saurait être ravalé au
rang de Francesco GUERRI, propagandiste mussolinien
zélé qui recueillit sous son aile aquiline une dizaine de
jeunes corses, certes de talent, mais égarés dans une
italophobie de combat. L’histoire a donné raison à VOLPE
contre GUERRI et Jean-Pierre Poli de souligner que,
dès 1927, dans son ouvrage « CORSICA » le premier
nommé, rappelait qu’à la question posée en 1824 par
Alfred de VIGNY : « les Corses ont-ils le coeur français
ou italien ? » POZZO DI BORGO répondit « corse ! ».
Faut-il pour autant renoncer à la superbe écriture d’un
Anton Francesco FILIPPINI, dont Poli publie l’hommage
à l’Abbé Dumenicu CARLOTTI, qui est sans conteste le
plus grand poète à ce jour ? Un débat identique fait rage,
en matière de philosophie, à propos d’HEIDEGGER sans
qu’il soit plus facile de trancher de façon péremptoire.
Autre mérite de l’ouvrage, celui d’avoir donné une place
à part au corsisme de A MUVRA, expression de la classe
moyenne cultivée de la population insulaire qui enflamma
pourtant, comme le rappelait récemment Rinatu COTI,
un socialiste de premier ordre comme Louis COSTA,
le « notaire rouge » maire de Cognocoli, fondateur
de sociétés mutualistes et de coopératives agricoles
puis créateur de la section corse du Parti Communiste
Français en 1920. A MUVRA, diffusée en 1924 à 1200 exemplaires mais lue dans tous les villages où l’on se
prêtait volontiers l’hebdomadaire, joua un rôle décisif dans
la réaffirmation de l’idée nationale corse. L’auteur relate
qu’à l’origine ce journal « défend l’autonomie institutionnelle
de l’île en la présentant comme la solution permettant de
préserver la spécificité de la Nation corse sans rompre les
liens créés dans les siècles précédents avec la France »
pour sombrer, notamment durant l’année 1938, dans des
dérives pamphlétaires dénonçant le seul nationalisme
français niveleur de l’identité corse et refusant d’entrevoir
les dangers d’un nationalisme italien tout autant impérialiste.
Depuis le succès des « Etats généraux » de 1934 les
attaques se sont concentrées contre les muvristes, venant
des appareils clanistes de droite et de gauche, et ceux ci
vont réagir avec l’état d’esprit d’une citadelle assiégée.
Pourtant l’essentiel sépare les muvristes du fascisme
mussolinien et l’auteur d’en faire le compte : le nivellement
des cultures locales, la glorification de l’Etat, l’absence de
démocratie, l’embrigadement militaire, l’expansion coloniale,
le culte de la technique, le futurisme, la volonté de créer un
homme nouveau, la glorification de la puissance de l’élan
vital et le triomphe du corps et de l’énergie. La conclusion
de l’ouvrage est sans surprise : « vu rétrospectivement le
combat des corsistes pour la défense de la Nation corse
autonome aurait dû logiquement conduire Petru ROCCA
et ses amis à considérer aussi illégitimes les positions
des nationalistes italiens que celles des français, dans la
mesure où elles induisent l’une et l’autre la négation de
l’existence même d’une nation corse ». Analysant l’Histoire
par grandes masses, refusant d’isoler de leur contexte
certains phénomènes ou attitudes, textes à l’appui à défaut
de témoignages oraux qui manquent peut être, Jean-Pierre
Poli a réalisé un véritable « Disingannu » de la période
politique corsiste de l’entre deux-guerres. Il participe en
cela d’une vérité démontrée et calculée qui paraît donc
objectivement établie.
Vincent STAGNARA
(1) Hyacinthe YVIA-CROCE « Vingt années de corsisme »
1920-1939 - Editions Cyrnos et Méditerranée