Depuis l’aube des temps
l’homme a été fasciné et intrigué
par les mystères de l’oeil.
Une abondante littérature évoque cet
organe, sorte de Roi-Soleil du corps
humain.
Les ethnologues, les historiens ou les
philosophes nous ont révélé la dimension
universelle de cette préoccupation
qui embrasse les mystères de la vie et
ceux de la mort, au-delà des certitudes
scientifiques.
En Corse les pratiques magico-religieuses
des « signadore » et le pouvoir
captif des « mazzeri » ont fait l’objet
d’études qui font autorité, au premier
rang desquelles on placera Roccu
MULTEDO, Dorothy CARRINGTON
et Lucie DESIDERI(1).
M’attachant dès lors à la lecture de
l’ouvrage de Carine Adolfini-Bianconi
je pensais n’y trouver que quelques
détails ou découvertes supplémentaires,
de nature à assouvir ma curiosité d’ingénu
en la matière, plutôt qu’une
somme sur ces phénomènes occultes de
la Corse.
Erreur fatale : le livre de cette jeune
personne nous invite à la rupture autant
qu’à la continuité sur la lancinante
question du « mauvais oeil » et des
multiples façons d’y porter remède.
Carine Adolfini-Bianconi a l’art
d’écrire simplement des choses difficiles
: « le mauvais oeil, en effet, est une
maladie transmissible. Un oeil qui est
« mauvais » est un oeil duquel se
dégage une force maléfique capable
d’atteindre l’être visé, comme une arme
atteindrait sa cible. L’oeil, souple et
humide, semble avoir la propriété de
laisser passer certains forces prisonnières
du corps… »(2)
S’inscrivant dans le sillage des travaux
de José STROMBONI, qui situe
les origines de la Corse dans l’antique
SUMER, notre auteur, dès l’introduction,
situe son parti pris : « Soucieux
de maintenir un patrimoine culturel
dont il a évalué la valeur, le Corse prote
en lui d’anciennes croyances venues de
la profondeur du temps… ».
Plus encore qu’à leur description
minutieuse Carine Adolfini-Bianconi
s’intéresse au sens voire à l’essence de
symboles et revitalise la magie.
Rappelant que les Grecs et les Latins
désignaient par les mots mageia ou
magia, d’origine iranienne, la religion
des prêtres perses, elle considère néanmoins
qu’il faut remonter plus loin
jusqu’à la langue akkadienne où le mot
« maharu » signifiait recevoir ou
affronter.
Elle n’hésite pas à nous transporter
3000 ans avant Jésus Christ et même
auparavant en expliquant que le médecin
sumérien pratiquait la divination en
jetant de l’huile sur l’eau.
Opérant une démonstration en triangle
dont le premier côté se fonde sur les
précautions et remèdes à prendre quand
on s’est trouvé confronté au « mauvais
oeil », poursuivant par la divination par
l’eau et l’huile l’auteur clôture son
étude par d’autres pratiques divinatoires
liées à l’oeuf ou à l’omoplate de
mouton.
Tout au long de ses réflexions le fil
d’Ariane qui lie ces pratiques diverses
c’est la langue : « ce qui peut surprendre
dans cette étude c’est certainement
la nouvelle approche que nous y faisons
de la langue. Nombre de mots corses
prennent tout leur sens lorsqu’ils sont
expliqués par le sumérien et l’akkadien,
c’est à dire en les sortant du groupe dit
indo-européen. Curieusement il se
trouve qu’en plus de trouver en
Mésopotamie une ressemblance avec le
comportement magico-religieux corse,
nous y avons trouvé aussi une langue
qui s’apparente à la notre, qui nous
semble familière… ».
Revisitant les recherches de Jean
BOTTERO, éminent spécialiste de la
Mésopotamie, Carine Adolfini-
Bianconi les passe au tamis de la culture
corse en précisant les choses :
« les Corses n’utilisent pas les termes
“mauvais oeil” ils disent simplement
l’ochju car le transfert d’une âme à
l’autre peut être inconscient ; il est
possible d’atteindre la personne sans le
vouloir… ».
De l’asphodèle aux pierres, du sel au
corail, de l’importance des astres au
monde de l’eau ou à celui de l’huile
c’est un véritable parcours fléché dans
le symbolisme magico-religieux corse
que l’auteur nous permet d’entreprendre.
A la fin de l’ouvrage on se sent
comme purifié et porteur d’une éternelle
jeunesse, celle de l’amour de la
vie, autrement dit celle de la vie de
l’amour.
« L’OCHJU » de Carine Adolfini-
Bianconi peut se résumer en un mot :
un ouvrage pénétrant.
Vincent Stagnara
(1) On consultera notamment avec intérêt :
* Roccu Multedo : « Le folklore magique de la
Corse » Editions Belisane 1982 et « Le
Mazzerisme » Editions Charles Antoni l’Originel
1994
* Lucie Desideri : « J’ai rêvé qu’il était mort »
Mémoire de maîtrise en ethnologie. Université de
Paris X 1979. « Almanach de la mémoire et des
coutumes » en collaboration avec Claire Tievant.
Albin Michel 1986.
* Dorothy Carrington : « Mazzeri, Finzioni,
Signadori : aspects magico religieux de la culture
corse » Edition Alain Piazzola 1998.
(2) Carine Adolfini-Bianconi : « L’Ochju »
Editions Dumane 2006 page 22.