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Articulu di u numaru 21, ghjennaghju di u 2007


« L’OCHJU »

Origine et sens des pratiques symboliques corses
Par Carine ADOLFINI-BIANCONI



Depuis l’aube des temps l’homme a été fasciné et intrigué par les mystères de l’oeil. Une abondante littérature évoque cet organe, sorte de Roi-Soleil du corps humain.

Les ethnologues, les historiens ou les philosophes nous ont révélé la dimension universelle de cette préoccupation qui embrasse les mystères de la vie et ceux de la mort, au-delà des certitudes scientifiques.

En Corse les pratiques magico-religieuses des « signadore » et le pouvoir captif des « mazzeri » ont fait l’objet d’études qui font autorité, au premier rang desquelles on placera Roccu MULTEDO, Dorothy CARRINGTON et Lucie DESIDERI(1).

M’attachant dès lors à la lecture de l’ouvrage de Carine Adolfini-Bianconi je pensais n’y trouver que quelques détails ou découvertes supplémentaires, de nature à assouvir ma curiosité d’ingénu en la matière, plutôt qu’une somme sur ces phénomènes occultes de la Corse.

Erreur fatale : le livre de cette jeune personne nous invite à la rupture autant qu’à la continuité sur la lancinante question du « mauvais oeil » et des multiples façons d’y porter remède.

Carine Adolfini-Bianconi a l’art d’écrire simplement des choses difficiles : « le mauvais oeil, en effet, est une maladie transmissible. Un oeil qui est « mauvais » est un oeil duquel se dégage une force maléfique capable d’atteindre l’être visé, comme une arme atteindrait sa cible. L’oeil, souple et humide, semble avoir la propriété de laisser passer certains forces prisonnières du corps… »(2)

S’inscrivant dans le sillage des travaux de José STROMBONI, qui situe les origines de la Corse dans l’antique SUMER, notre auteur, dès l’introduction, situe son parti pris : « Soucieux de maintenir un patrimoine culturel dont il a évalué la valeur, le Corse prote en lui d’anciennes croyances venues de la profondeur du temps… ».

Plus encore qu’à leur description minutieuse Carine Adolfini-Bianconi s’intéresse au sens voire à l’essence de symboles et revitalise la magie. Rappelant que les Grecs et les Latins désignaient par les mots mageia ou magia, d’origine iranienne, la religion des prêtres perses, elle considère néanmoins qu’il faut remonter plus loin jusqu’à la langue akkadienne où le mot « maharu » signifiait recevoir ou affronter.

Elle n’hésite pas à nous transporter 3000 ans avant Jésus Christ et même auparavant en expliquant que le médecin sumérien pratiquait la divination en jetant de l’huile sur l’eau.

Opérant une démonstration en triangle dont le premier côté se fonde sur les précautions et remèdes à prendre quand on s’est trouvé confronté au « mauvais oeil », poursuivant par la divination par l’eau et l’huile l’auteur clôture son étude par d’autres pratiques divinatoires liées à l’oeuf ou à l’omoplate de mouton.

Tout au long de ses réflexions le fil d’Ariane qui lie ces pratiques diverses c’est la langue : « ce qui peut surprendre dans cette étude c’est certainement la nouvelle approche que nous y faisons de la langue. Nombre de mots corses prennent tout leur sens lorsqu’ils sont expliqués par le sumérien et l’akkadien, c’est à dire en les sortant du groupe dit indo-européen. Curieusement il se trouve qu’en plus de trouver en Mésopotamie une ressemblance avec le comportement magico-religieux corse, nous y avons trouvé aussi une langue qui s’apparente à la notre, qui nous semble familière… ».

Revisitant les recherches de Jean BOTTERO, éminent spécialiste de la Mésopotamie, Carine Adolfini- Bianconi les passe au tamis de la culture corse en précisant les choses : « les Corses n’utilisent pas les termes “mauvais oeil” ils disent simplement l’ochju car le transfert d’une âme à l’autre peut être inconscient ; il est possible d’atteindre la personne sans le vouloir… ».

De l’asphodèle aux pierres, du sel au corail, de l’importance des astres au monde de l’eau ou à celui de l’huile c’est un véritable parcours fléché dans le symbolisme magico-religieux corse que l’auteur nous permet d’entreprendre. A la fin de l’ouvrage on se sent comme purifié et porteur d’une éternelle jeunesse, celle de l’amour de la vie, autrement dit celle de la vie de l’amour.

« L’OCHJU » de Carine Adolfini- Bianconi peut se résumer en un mot : un ouvrage pénétrant.

Vincent Stagnara

(1) On consultera notamment avec intérêt :
* Roccu Multedo : « Le folklore magique de la Corse » Editions Belisane 1982 et « Le Mazzerisme » Editions Charles Antoni l’Originel 1994
* Lucie Desideri : « J’ai rêvé qu’il était mort » Mémoire de maîtrise en ethnologie. Université de Paris X 1979. « Almanach de la mémoire et des coutumes » en collaboration avec Claire Tievant. Albin Michel 1986.
* Dorothy Carrington : « Mazzeri, Finzioni, Signadori : aspects magico religieux de la culture corse » Edition Alain Piazzola 1998.

(2) Carine Adolfini-Bianconi : « L’Ochju » Editions Dumane 2006 page 22.

 

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