La ferme volonté du gouvernement turc à envahir la région autonome kurde situé en territoire
irakien pour tenter de neutraliser les unités résistantes du PKK rappelle la réalité d’une nation
fragmentée entre quatre états et toujours non reconnue malgré ses 40 millions d’habitants.
Aujourd’hui avec les vélléitées turques et la situation irakienne à travers la présence armée
américaine, la région reste source d’instabilité avec en toile de fond la question nationale
kurde. En 2003, u Ribombu di a Corsica Nazione (n°55), avec un article de Ulivieru SAULI
donnait une analyse de la question nationale kurde avant l’invasion américaine en Irak. Elle
reste d’actualité...
Les bruits de bottes se font de plus en
plus forts et incessants aux frontières
irakiennes. Peu importe la mission
d’inspection de l’ONU, peu importe
les positions internationales opposées
à toute intervention militaire, les
Etats-Unis, avec leur vassal anglais
comptent bien, et unilatéralement
intervenir en Irak, avec sans doute
à la clé, l’installation à terme d’un
gouvernement beaucoup plus docile…
Une question reste néanmoins
d’importance : quelle opportunité la
nation kurde peut-elle tirer d’une telle
situation ? Un bref rappel historique :
les zones de peuplement kurde se
répartissent entre quatre principaux
états constitués : l’Irak, l’Iran, la
Turquie et la Syrie. Les estimations
– variables – donnent une nation
répartie entre 25 et 45 millions de
personnes toujours sans nationalité
kurde internationalement reconnue.
Pourtant un état kurde avait déjà
été prévu par le traité de Sèvres en
1920 mais n ‘a jamais vu le jour, et
ce « peuple historique » du Proche-
Orient n’a eu de cesse d’opposer
à tous ces états qui l’annihilent au
sein de leurs frontières respectives
une résistance farouche. Le conflit
de 1991 en Irak, après l’invasion par
les forces armées de ce dernier du
Koweït, aboutit, face à une coalition
internationale principalement animée
par les Etats-Unis et l’Europe, à une
défaite du gouvernement irakien
mais non à sa destruction. A la fin
de la guerre, les américains ont
soutenu une insurrection kurde
écrasée par l’armée irakienne,
causant en l’occurrence l’exode de
près de deux millions de personnes.
Paradoxalement le régime du parti
Baath fur laissé en place, l’action
se limitant à « libérer » le dit état
koweïtien. L’insurrection kurde ne fut
jamais soutenue, particulièrement
à cause de ses implications géostratégiques,
risquant effectivement
de menacer, et les frontières établis
et les régimes en place des états
concernés. L’intervention des pays
européens comme la France et la
Grande Bretagne pour endiguer la
catastrophe humanitaire d’alors que
constitue cet exode et l’instauration
par les Etats-Unis de l’inviolabilité,
au nord du 36eme parallèle, d’une
zone d’exclusion aérienne, permit
l’établissement pour les kurdes
d’Irak d’une autonomie de facto en
vigueur depuis plus d’une décennie.
Comparativement à la situation
des kurdes d’Irak, les kurdes sous
emprise turque restent niés dans leurs
droits. D’ailleurs longtemps confronté
à une guérilla organisée du Parti des
Travailleurs du Kurdistan (PKK), le
gouvernement a toujours refusé toute avancée politique de reconnaissance
préférant évidemment la répression
militaire. La Turquie a toujours été
un fidèle allié des Etats-Unis et ne
pouvait que voir d’un mauvais oeil,
et la chute du gouvernement irakien
et la progression de la guérilla
kurde en territoire irakien. Situation
approximativement identique en
Iran, ou certes la langue kurde est ici
reconnue, et une région administrative
dénommée « Kordistan » existe,
mais ne répond pas aux frontières
naturelles des zones de peuplement
kurde. Si l’Iran compte parmi ses
députés au parlement des kurdes, les
prisons sont-elles aussi pleines de
prisonniers politiques kurdes… L’Iran
a soutenu pendant longtemps la lutte
armée en Irak du Parti Démocratique
Kurde. La Syrie également n’est
pas en reste, car si elle a toujours
soutenu la lutte du Parti des
Travailleurs Kurdes en Turquie, et a
participé à la coalition occidentale de
1990 à 1991 contre l’Irak, les prisons
syriennes elles aussi révèlent une
répression à l’intérieur des frontières
de l’état en question d’une répression
politique et militaire contre les
kurdes. On s’aperçoit ainsi que ces
états précédemment cités cherchent
à instrumentaliser les organisations
kurdes, parfois avec réussite comme
en témoigne de 1994 à 1996
l’affrontement fratricide en « kurdistan
irakien » du Parti Démocratique Kurde
(PDK) et l’Union patriotique kurde
(UCK). A la lecture de ces différentes
manoeuvres, la nation kurde apparaît
comme un éternel laissé pour compte
des règlements internationaux… Et
les évolutions de sa lutte, comme en
Turquie, avec l’annonce par le Parti
des Travailleurs Kurdes d’un arrêt de
la lutte armée et de la transformation
du parti en Congrès pour la liberté et
la démocratie au Kurdistan (KADEK)
ne semblent guère modifier la
situation actuelle, malgré une timide
reconnaissance par le gouvernement
turc de permettre l’apprentissage de
la langue kurde… Néanmoins les
conditions conflictuelles demeurent,
comme en témoigne récemment
cet affrontement armé en date du
16 janvier de cette année entre des
soldats turcs et des membres de
la « KADEK » à Diyarbakir, dans
le sud-est. Cet affrontement s’est
soldé par un mort du côté turc.
Il n’en demeure pas moins que l’éventuelle
attaque anglo-américaine contre
l’Irak suppose des perspectives
que le mouvement kurde pourrait
exploiter, mais l’actuelle position
des états concernés par les zones
de peuplement kurde contre la
guerre, position à la fois suscitée
et par la crainte de l’émergence
d’un état kurde reconnu dans
son espace naturel, et l’analyse
d’une déstabilisation de la région
accentuée par la forte progression
du sentiment anti-américain, dû tout
particulièrement à son soutien tacite
et immodéré à la politique sanguinaire
du gouvernement israélien contre
la Palestine. La complexité de la
situation, même en supposant une
chute de l’actuel régime irakien
n’assure pas pour autant de réelles
perspectives d’évolutions positives
pour la nation kurde, tant en Irak, que
dans les états voisins qui continuent
d’intriguer sur le dos d’un peuple
cent fois déchiré, mille fois meurtri
mais jamais abattu. Il en va de même
pour l’éventuelle intervention militaire
anglo-américaine qui risque de
s’avérer comme le précise fort bien
Gérard Challian dans une conférence
internationale sur les kurdes d’Irak
comme un « enjeu qui n’est rien
moins qu’un remodelage du Moyen
Orient plus conforme aux intérêts des
Etats-Unis et de leurs alliés». Quid
alors de la nation kurde ?
Ulivieru SAULI