Des Corses au service de Napoléon III par Charles Castellani
S’il est un siècle que nous connaissons
encore moins que les autres à
propos de la Corse c’est bien le dix
neuvième.
Terrible paradoxe : là où les
archives sont proches la mémoire est
lointaine sinon évanescente à l’image
du tombeau du comte Benedetti,
situé en gare de Lupinu, disparu,
totalement oublié des Bastiais.
Le 19ème siècle en Corse faut-il y voir
la transition ou bien le masque ?
Charles Castellani, avec un art
consommé de la synthèse historique,
nous ouvre quelques portes de cette
vaste demeure en faisant ressurgir les
portraits de personnages aussi singuliers
que Leunettu Cipriani, le cardinal
Dumenicu Savelli ou l’avocat
Charles Etienne Conti.
Ecrivant dans un style épuré qui
confine à la limpidité l’auteur nous
restitue la Corse dans le vaste mouvement
du carbonarisme avec sa forme
locale d’I Pinnuti, appellation à
double sens provenant à la fois de la
serpe « u pinnatu » que ce groupe
portait en signe de reconnaissance et
d’une comparaison possible avec les
chauve-souris, induit du caractère
nocturne de leurs réunions.
Les Pinnuti furent-ils les derniers
rebelles insulaires dans la république
naissante ou bien des intellectuels
toscannisants avant de se faire avaler
par le gavinisme ?
L’auteur à défaut de répondre suggère
et nous invite à plus de curiosité.
L’ouvrage, judicieusement illustré,
nous introduit peu à peu dans la
Corse bonapartiste, celle de
Napoléon III, qui avait constitué
autour de lui une sorte de vieille
garde où les Corses se taillaient la
part du lion.
Charles Castellani rappelle :
« Napoléon sachant la fidélité des
Corses à l’idéal bonapartiste en
nomme quelques-uns à des postes de
confiance dans différentes administrations
à Paris ou à la tête de départements
sensibles ». Ainsi au fil des ans
il constituera un « cabinet occulte »
basé sur la « corsitude » et formé de
fidèles prêts à l’aider, le seconder et
le défendre.
Secrétaire particulier (Pietri-
Franceschini), chef de cabinet
(Conti), chambellan (Ornano,
Baciocchi), aumônier (abbé Orsini),
médecin particulier (Conneau), préfets
de police chargés de sa sécurité
(les frères Pietri), agents de la diplomatie
secrète ou officielle (les frères
Cipriani, Benedetti), sicaire
(Griscelli), homme de confiance
(Alessandri) tous forment un réseau
au service d’une ambition... ».
Du rattachement de Nice et de la
Savoie à la France à la dépêche
d’Ems et au désastre de Sedan, les
insulaires furent étroitement mêlés à
cette politique de condottiere valsant
entre grandeur et sujétion.
Charles Castellani évoque encore
l’intérêt que porta le dernier empereur
au développement de l’île tout
en en relativisant l’ampleur décrite
par certains historiens.
Napoléon III devant François Xavier
Braccini, maire d’Ajaccio, n’affirmait-il
pas lui-même en 1860 « la Corse n’est
pas pour moi un département
comme les autres, c’est ma famille ».
Ce qui valut d’ailleurs à notre île, au
soir de l’échec bonapartiste, une
vague d’anti corsisme qui n’avait rien
à envier à l’actuel assaut !
Les « oubliés de l’histoire » de
Charles Castellani c’est plus qu’un
livre grand public, une véritable référence.(
l)
Vincent Stagnara
(l) Edité en 2005 Stamperia Sammarcelli.