Deux mille sept sera on le
sait l’année Pascal Paoli.
S’il est juste de faire briller
en ce bicentenaire de son décès avec
éclat les lumières paolines, s’il est
bon que la Corse entière se rassemble
derrière celui qui fut le père fondateur
de la patrie, il faut cependant
prendre garde à ce que sa mémoire
ne soit ni profanée, ni utilisée à des
fins bassement électoralistes.
Déjà se profile l’image affadie d’un
Paoli consensuel amputé de ses plus
flamboyants élans, ceux qui firent de
lui un chef d’état rassemblant,
comme il l’écrit le 15 septembre
1755, tous les efforts « vers le combat
pour la patrie et contre l’ennemi
commun de notre nation » (1)
Bientôt se préparera subrepticement
la mystification venue de ceux qui
ayant toujours combattu la notion de
patrie et de nation au sens où l’entendait
Paoli, se battront pour en devenir
les héritiers testamentaires. Quitte
à en altérer complètement la pensée
et le message, quitte à en diminuer la
grandeur pour le ravaler au rang de
premier président de conseil général
lui qui n’a siégé « au conseil général
qu’une seule fois le 11 novembre
1790 »(2) tant il refusait avec hauteur
de tels pseudo pouvoirs.
De même la polémique ouverte par
Michel Vergé Franceschi selon
laquelle le mouvement nationaliste a
tort « de voir en lui (Pascal Paoli)
l’ennemi de la France, car il ne se
situe pas en terme de simples Etats,
Gênes, la France, l’Angleterre, et
cette vision réductrice fait injure à sa
mémoire de citoyen du monde »(3),
n’a pas lieu d’être et trouve sa plus
éclatante réfutation dans les textes de
Paoli rapportés par ce même historien
dans son livre : Pascal Paoli, un
Corse des Lumières. Force est de
constater que Paoli s’est toujours
opposé avec virulence à la France et
ce à toutes les étapes de sa vie.
Jeune chef d’Etat, quand le 27 août
1768 il affirme à Mann : « Si mon
pays est écrasé, je ne resterai pas en
Corse ni dans un territoire de l’empire
français, si j’ai la possibilité de
m’échapper. Tout sera fait pour
m’opprimer personnellement et pour
m’arracher tous mes écrits qui si ils
voient un jour la lumière, pourraient
éclairer le monde sur la manière dont
les ministres de France considèrent
la loyauté ».(4)
Exilé, quand en 1770 il écrit dans
son pamphlet “sentiments des nationaux
corses contre l’invasion de leur
patrie” à propos de la cession de la
Corse par Gênes à la France : « Il
est révoltant de penser que les droits
de souveraineté qu’un monarque ou
une république ont sur des homme
peuvent être cédés à un autre souverain
sans leur consentement libre et
spontané ».(5)
Prophète quand le 24 octobre 1793
il tire ce constat définitif : « le drapeau
de la république française n’est
plus celui des Corses »(6).
Homme vieillissant, quand il
déplore en 1798 la mort de sa soeur :
« Ma soeur a cessé de vivre et la
France cruelle, et la rapacité de son
gouvernement ont rendu trop amers
les derniers moments de son existence.
»(7)
La vision de la nation corse comme
une nation libre est au coeur de la
pensée paoline comme un acte de foi
qui explique tout et justifie tout. De
l’incarnation de ce rêve que fut le
stupéfiant défi concrétisé d’une
Corse indépendante, à la fin d’un
parcours chaotique mais toujours
cohérent. Quand Paoli se rallie aux
idées de la révolution, c’est qu’il
s’enflamme pour une vision de la
nation française qui est momentanément
celle d’un état exportant les
lumières et luttant pour les valeurs
sacrées de la liberté et des droits
naturels.
En fait comme le confirment et sa
déception rapide et la suite de son
combat politique, il s’agit pour Paoli
d’une adhésion à un idéal et d’un
choix absolument pur d’une éthique
et d’une philosophie, et non d’un ralliement
à un tutorat porteur d’autorité
et distributeur de pouvoir. Dans
son esprit la vision de la Corse en
tant que nation est toujours intacte
comme le montrera le rapprochement
avec l’Angleterre avec qui il traite «
sur un pied d’égalité de nation à
nation. »(8)
Ainsi ceux qui ne voient pas briller
dans l’avenir la flamme de la nation
corse, ne peuvent se dire en totalité
les héritiers de celui qui écrivait au
roi Georges III : « Le peuple corse
est résolu de soutenir sa liberté et son
indépendance ».(9)
Les fils de Paoli sont bien
aujourd’hui à chercher dans les rangs
de ceux qui luttent pour un idéal dont
plus que jamais en cette année
d’hommages, par une présence
constante et vigilante, ils protégeront
l’intégrité et en exprimeront la vitalité.
Docteur Auguste Bagnaninchi
(1) PASCAL PAOLI CORRESPONDANCES
VOLUME I, la prise de
pouvoir 1749 -1756, page 177,
ANTOINE MARIE GRAZIANI,
Editions ALAIN PIAZZOLA.
(2) PAOLI UN CORSE DES LUMIERES,
MICHEL VERGE FRANCESCHI,
Editions FAYARD, page 450.
(3) CORSE MATIN du 14/01/07,
page 6.
(4) MICHEL VERGE FRANCESCHI
op. sit. page 359.
(5) IBIDEM page 400.
(6) IB. page 473.
(7) IB. page483.
(8) IB. page 474.
(9) IB. Page 472.