Dans les manuels scolaires qui ont pour vocation
d’éveiller la conscience citoyenne des jeunes français,
il n’y a pas de place pour l’histoire de la
Corse. On y apprend seulement que la République de Gènes
a cédé à la France ses droits sur la
Corse. Sans plus d’explication. Ce genre
de raccourci a au moins le mérite de ne
pas surcharger les programmes, mais
pour le reste, il résume parfaitement les
malentendus qui sont à l’origine d’une
situation conflictuelle qui perdure. Pire,
il contribue largement à entretenir le
conflit. Si les vainqueurs écrivent
l’Histoire comme ils l’entendent, ils
n’ont pas toujours le pouvoir de l’arrêter
où ils voudraient qu’elle s’arrêtât.
Ainsi
plus personne n’ose sérieusement prétendre
aujourd’hui que le sort de la
Corse française fut scellé définitivement
à Versailles le 15 mai 1768. Tant il est
vrai que l’Histoire n’a de sens que si les
luttes présentes lui en accordent. Et pour
nombre de corses, pour les forces vives,
pour la jeunesse de ce pays, ce ne sont,
ni le traité de Versailles, ni la
Révolution française, ni le serment de
Bastia et encore moins le vote référendaire sur les institutions,
qui ont mis un terme à leur aventure collective. Celle ci
continue, avec ses doutes, ses drames, ses espérances, mais
toujours habitée par une force imperceptible qui vient certainement
du fond des âges et qui a le don de réveiller ceux que
l’on croyait à jamais endormis. Qui parlerait de Pasquale
Paoli aujourd’hui si le mouvement national n’avait su
renouer avec l’esprit de lutte et dépoussiérer des concepts
comme ceux de peuple et de nation, dans un monde promis à
l’uniformité.
Qui parlerait encore de Paoli ?
Pas grand monde assurément. Sauf pour lui opposer la
Révolution française triomphante, le mythe de la vocation
française à l’universalité ou lui renouveler l’accusation de la
Convention envers une Patrie qui n’était pas la sienne !
Il faut croire que c’est l’actualité qui décide de la vocation
des historiens. On peut même penser que si des chercheurs
aussi brillants que A.M. Graziani s’investissent avec une telle
énergie dans le souvenir de Paoli, c’est par ce qu’ils sont intimement
convaincus que - là - se trouve une réponse aux
interrogations de notre temps. D’ailleurs l’épopée paoliste
était-elle terminée ? Certainement pas. Du moins pour le
mouvement national qui peut vérifier au fil des luttes, l’étonnante
contemporanéité de Paoli. Deux siècles, c’est peu dans
l’histoire d’un peuple, d’autant plus quand la culture de ce
peuple est portée par la force de l’oralité, une oralité qui fait
nécessairement de ce peuple un acteur permanent de son histoire
et qui rend dérisoires les certitudes et l’arrogance du
dernier énarque débarqué en Corse, persuadé d’être investi
d’une mission civilisatrice. Car si on ne se décide pas au
niveau de l’Etat français, à admettre, une fois pour toutes,
que la question nationale corse s’inscrit dans une continuité
historique, il y a peu de chance de voir
s’instaurer un dialogue constructif. Si
l’évocation de la figure de Paoli à l’occasion
de la commémoration du 200° anniversaire
de sa mort, va certainement faire
l’objet d’une vaste entreprise de récupération
de la part de ceux qui nient l’existence
même du peuple corse, le mouvement
national lui, n’aura nul besoin de
solliciter des historiens en service commandé,
pour réaffirmer qu’il est le seul
héritier de la pensée politique de Paoli.
Une pensée qui s’articule autour du droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes et
qui implique, aujourd’hui comme hier,
des choix stratégiques prioritaires
comme l’union des patriotes, la dénonciation
des survivances féodales à travers
le système du clan, la lutte contre l’obscurantisme
qui a été l’obsession philosophique
de Paoli et qui s’impose toujours
avec la même acuité.
L’esprit critique, levier de
l’émancipation
Dans son testament Paoli, avait souhaité que ses biens servent
à la création d’une école à Merusaglia et à la réouverture
de l’université de Corti. Si ce dernier voeu a été exaucé grâce
à la lutte du mouvement national, il faut bien comprendre que
les espaces où se transmet le savoir, sont toujours fragiles.
Les oligarchies politiques et financières, s’accommodent mal
de la liberté de penser. Ceci était vrai dans l’Europe des
monarques, cela l’est tout autant dans la France républicaine.
Les méthodes répressives ont tout simplement évoluées avec
leur temps. Mais pour l’autoritarisme des pouvoirs, la problématique
première demeure, celle de la confiscation du savoir.
Le mouvement de la pensée est toujours insupportable aux
pouvoirs établis car il entraîne inévitablement les mouvements
politiques et sociaux. C’est pour cela que l’Etat français
et ses relais clanistes se sont longtemps opposés à la
réouverture de l’université de Corti et s’ils ont cédé à la pression
populaire, ils n’ont pas renoncé pour autant à contrarier
son fonctionnement et à empêcher son développement. La
toute récente actualité, où l’on a pu voir à ce propos, le
ministre français de l’intérieur se parjurer, doit nous inciter à
renforcer cet esprit de résistance, celui là même qui n’a cessé
d’habiter Paoli, et à nous engager sur ces voies de la connaissance
qui sont autant de chemins de la liberté. Car un peuple
qui sait qui il est, n’acceptera jamais d’être un autre.
Dumenicu Tognotti