Le Niolu est-il appelé à devenir un
nouveau sanctuaire du mégalithisme
corse ?
La publication de ce petit ouvrage,
d’une trentaine de pages, savamment
illustré, nous fait entrevoir une réalité
nouvelle de la montage corse : des idoles
de pierre y ont existé représentant des
guerriers armés tout comme à Filitosa ou
au plateau de Cauria(l).
La découverte se situe place de l’Eglise
de Calacuccia, consacrée aux apôtres San
Petru et San Paulu.
Tout commence aux débuts des années
1980, lorsque le conseil municipal de
Calacuccia, pour des raisons que l’ouvrage
ne mentionne pas, décide de
détruire a casa di a cunfraterna autrefois
Cappella San Ghjuvan Battista.
L’opuscule nous convie à une véritable
énigme policière : les pierres de la « cappella
» détruite ont été dispersées en plusieurs
endroits du territoire communal de
Calacuccia.
Parmi celles-ci trois stantare qui se
trouvaient insérées dans les murs de la
chapelle !
Un entrepreneur en a récupéré deux
pour les transporter chez lui.
Fort heureusement, cela n’échappera
pas à l’oeil de faucon de Ghjuvan Carlu
Antolini le maître diseur de bonnes pierres
du Niolu.
Quant à San Ghjuvan Battista III,
appellation que l’on doit à son fils
Ghjuvan Filippu(2), elle ne sera sauvée
que grâce à la pugnacité de Jean-Baptiste
Castellani, maire de Calacuccia, et
d’Hervé Corteggiani, agent du Parc
Naturel Régional de Corse, qui, en 2003,
ont pu récupérer ce monolithe dans le sud
de l’île pour le remiser au dépôt archéologique
d’Albertacce.
Il peut paraître étrange que des « stantare
» aient pu servir à la construction de
chapelles ou d’églises mais le cas n’est
pas isolé puisque, les auteurs nous le rappellent,
ce même phénomène s’est produit
pour le mur de l’église de Sagone.
Volonté de destruction ou de dissimulation
du monde chrétien à l’égard de ces
pierres païennes ?
L’explication est la plus plausible et
récemment aux Ghjurnate Intemaziunale
d’août 2006 à Corti, un érudit sarde
m’indiquait qu’en Sardaigne il y aurait
eu en réalité 28 000 nuraghi et non point
les 7 000 actuellement recensés.
Il est vrai qu’entre le Vème et le VIIIème
siècle, de conciles en synodes, tous ceux
qui vouaient un culte quelconque aux
« pierres sacrées » furent condamnés et
excommuniés(3).
Il faut saluer comme il se doit ce travail
de recherche de Michel Claude Weiss et
Ghjuvan Filippu Antolini car il remet en
cause l’étude traditionnelle des monolithes
ouvrés du nord de la Corse où l’on
répétait invariablement que les statues de
pierre ne représentaient pas des personnages
dotés de leurs attributs guerriers.
Est ainsi battue en brèche la « théorie
shardane » de Roger Grosjean et San
Ghjuvan Battista III est désormais mentionnée
comme une statue-menhir d’importance
par Madame Moracchini-Mazel
dans son livre « Corsica Sacra »(4).
Dans l’ouvrage de nos deux auteurs San
Ghjuvan Battista III est analysé sous tous
ses angles et fissures et l’hypothèse selon
laquelle on se trouve en présence d’une
statue d’un guerrier porteur d’une cuirasse
apparaît particulièrement probable.
Où se trouvait à la première origine
cette stantara ?
Le mystère demeure entier mais tout
laisse supposer qu’elle ne pouvait se
dresser que dans un environnement
immédiat de son lieu de remploi.
Dès lors il apparaît nécessaire de mobiliser
son énergie sur cette vallée du Niolu
qui a déjà révélé plus d’une centaines de
sites préhistoriques et protohistoriques de
divers moments du Néolithique, de l’Age
du Bronze et de l’Age du Fer.
Aujourd’hui on travaille sur les sites de
Sidossi ou de A Curnatoghja à Albertacce
et est venu le temps de la construction
d’un musée à Albertacce pour mettre en
valeur la terminologie mégalithique corse
qui est spécifique, s’étant dégagée de la
terminologie celte, ainsi que la toponymie
originaire.
Le langage des pierres nous permet de
franchir les siècles en sachant d’où nous
venons.
Il possède sa singularité et sa valeur
sacrée : à l’heure où la défense de notre
patrimoine devient une cause prioritaire
il faut se réjouir de la publication de ce
petit ouvrage pétri de respect pour ce que
le philosophe Heidegger qualifiait
« d’étant » et qui nous ramène à notre
être authentique.
Vincent Stagnara
(1) M.C. Weiss et G.F. Antolini « Une statuemenhir
de la montagne corse : San Ghjuvan
Battista III », département d’Archéologie
expérimentale et de moulage, Université de
Corse, Editions Albiana, février 2006.
(2) Ghjuvan Filippu Antolini « La Préhistoire
de la montagne corse mise en scène, l’exemple
de la haute vallée du Niolu », Thèse de
Doctorat, Université de Corse sous la direction
du Professeur Michel Claude Weiss ;
Décembre 2004 (voir page 32 de la thèse).
(3) Daniel Riba « Mystère des statues-menhirs
de Corse », Editions Robert Laffont, 1979,
page 14.
(4) Geneviève Moracchini-Mazel « Corsica
Sacra », Editions A Stamperia 2004, volume l,
page 229