Alain Mosconi, secrétaire national du STC répond aux questions du Ribombu sur
l’actualité et notamment le bras de fer qui oppose son syndicat au repreneur privé
de la SNCM, ainsi que sur l’actualité judiciaire des marins du STC.
U Ribombu : Quelle est la situation
actuelle de la SNCM ?
Alain Mosconi : Le flou le plus artistique
dans la mesure où nous avions dans un premier
temps des soi-disant repreneurs qui,
avec l’accord de certaines organisations syndicales,
semblaient être les bienvenus à la
SNCM. On se rappelle que ces mêmes
repreneurs ont annoncé que le cahier des
charges devait être taillé en fonction de leur
desiderata, ce qui apparaissait comme un
premier chantage. Deuxième chantage, ils
annoncent très prochainement la tenue
d’une consultation interne à la SNCM où les
salariés vont être consultés sur un projet
d’entreprise que l’on ne connaît pas encore,
sur un contenu social qui reste dans le flou
le plus artistique, donc dans tous les
cas de figure cette consultation est
de nature, non pas à apaiser les
esprits, mais à inquiéter puisque leur
leitmotiv est de dire « si les salariés
refusent notre venue et notre plan
social, nous partirons. » C’est un
chantage inacceptable. Pour ma part,
je retiendrais simplement que le STC
a très largement le refus de voir
venir Veolia et Buttler, donc la privatisation
de la SNCM. Je constate également
que la CGT pour la première
fois depuis maintenant plusieurs
mois a adopté une motion très claire
lors du dernier comité d’entreprise
où elle a voté contre la venue des repreneurs.
Consulter maintenant les salariés, ça
serait s’asseoir sur la volonté des organisations
syndicales qui les représentent, cela
serait également essayer de contourner ces
mêmes organisations. Comment pouvonsnous
après parler de dialogue social, premier
point ? Et deuxième point, j’imagine
mal les organisations syndicales voter contre
la venue de Veolia en comité d’entreprise et
ne pas faire campagne pour ce référendum
dans le sens du non. Laisser les salariés s’assumer
seuls serait de la part des organisations
syndicales une traîtrise ou de la lâcheté.
U Rib. : Veolia a annoncé dans les médias
qu’il n’y aurait pas de licenciement, mais
qu’il y aurait seulement des suppressions de
postes de personnel parti en retraite et qui ne
serait pas remplacé. Quelle est la position du
STC par rapport à cette annonce ?
A.M. : Nous y croyons peu, quand bien
même cela serait possible. 400 emplois de
moins, il faut savoir ce que cela génère. Les
navires de la SNCM ont déjà connu, comme
vous le savez, un plan social sous l’aire
Dieu, président de la compagnie en son
temps et qui avait supprimé 75 postes de
travail, ce qui représentait 150 emplois de
moins. Aujourd’hui, est-ce que l’on est en
mesure d’absorber dans les navires une suppression
de postes qui entraînerait des centaines
de suppressions d’emplois dans les
navires ? C’est totalement utopique.
U Rib. : Ces emplois supprimés se traduiraient
par des familles corses en moins qui
travaillent…
A.M. : Tout à fait ! Et au-delà de ça, ce
qui n’est pas rien comme il est bon de le
souligner, c’est également le service qui va
être dénaturé, c’est également une charge
de travail plus importante à absorber pour
les salariés restant à bord des navires. Alors
comment faire plus avec moins de moyens
en terme humain ? La recette n’existe pas, si
ce n’est dans l’esprit assez étriqué de la part
de ceux qui sont dans une logique ultra
libérale et qui voudraient pouvoir faire
monts et merveilles avec le moins de personnel
possible. Ce qui est bien sûr de
notre point de vue est inacceptable.
U Rib. : Veolia patron de la SNCM, c’est
maintenant quelque chose sur lequel on ne
pourra plus revenir. Qu’est-ce que cela laisse
présager pour l’évolution de la SNCM ? Et les
navires, est-il encore possible aujourd’hui
que la Corse et les Corses récupèrent un
patrimoine qu’ils ont déjà payé une fois ou
bien sont-ils définitivement perdus ?
A.M. : Veolia dans le capital, est-ce que
c’est définitif et acquis, je ne le pense pas, si
non ils consulteraient les salariés. Si ces derniers
ont le courage de s’assumer et de refuser
le projet d’entreprise qu’ils proposent. Si
j’ai bien entendu ce qu’ils disaient, c’est-àdire
qu’ils annonceraient le cas échéant leur
départ, et bien ils partiraient. Et la problématique
serait posée à ce moment là
en termes politiques. La problématique
dans tous les cas de figure est
politique. Si Veolia devenait propriétaire
de la SNCM, est-ce que la Corse
serait en mesure de récupérer le
matériel naval ? Dans tous les cas de
figure, c’est du devoir de la Corse et
des élus de la Corse de maîtriser les
transports qui sont les siens, donc à
terme de maîtriser l’outil qui a été
aujourd’hui confisqué par une OPA
financière en plein accord avec le
gouvernement libéral de Villepin. Il
est du devoir de la Corse de récupérer
ce qui nous appartient. Comment
pourrions-nous imaginer une évolution
institutionnelle, quelle qu’elle soit, et à fortiori
si c’est une indépendance, en laissant à
d’autres qu’aux Corses eux-mêmes, c’est-à-dire,
quand je dis aux Corses, non pas les
nantis corses qui disposeraient d’un outil
stratégique du développement économique
de la Corse, mais à la Corse elle-même dans
ses institutions, à savoir à travers une entité
publique. Comment pourrions-nous laisser à
d’autres qu’aux Corses eux-mêmes le choix
de définir et d’organiser nos transports extérieurs
? Cela reviendrait à dire que si une
évolution institutionnelle a lieu, elle ne
garantirait pas pour autant une évolution
vers la souveraineté économique. Pour nous
au STC, les deux sont étroitement liées, souveraineté
institutionnelle bien entendu mais également la maîtrise de notre développement
économique, ce qui passe par la maîtrise
de nos outils.
U Rib. : Veolia à la tête de la SNCM, qu’elle
est le danger pour la Corse aujourd’hui ?
A.M. : Il y a un danger qui est clairement
identifié, à savoir que Veolia gérera l’entreprise
selon son bon vouloir et selon ses
intérêts propres, sans tenir compte des intérêts
collectifs de notre peuple. J’entends
dire et j’ai lu dans la presse que Veolia s’apprêtait
à faire un centre de formation en
Corse. Une formation pour qui ? Pour quoi
? Est-ce que Veolia aurait la mission suprême
sur cette terre de savoir faire dans le
maritime, dans le sport, dans la formation
des hommes, dans l’enseignement,
et pourquoi pas demain
dans la recherche, la gastronomie,
l’économie ou la figue ? Il faut arrêter
à un moment donné ! La formation
des hommes incombe à ceux
qui ont vocation à le faire, à savoir
des gens qui au départ reçoivent
eux-mêmes une formation en ce
sens, qui sont inscrits dans un programme
défini en fonction du choix
sociétal que l’on souhaite. J’entends
dire que Veolia veut former sur les
métiers de la mer, oui, mais qui
sont-ils ? Si maintenant Veolia va
mettre un centre de formation pour
former son propre personnel dans
une logique de manoeuvre, quel est
l’intérêt ? Quel est l’intérêt également
de laisser ce pan, la formation qui est
quelque chose de prépondérant dans une
société, à une entreprise privée venue de
l’extérieur ? Il y a aujourd’hui en Corse des
structures de formation publiques, je pense
notamment à l’école marine. Pourquoi le
gouvernement ne donnerait-il pas les
moyens à cette école de former des hommes,
y compris dans les métiers d’officier ?
Il faut savoir qu’aujourd’hui pour être officier,
il faut s’expatrier, il faut aller apprendre
le métier soit à Marseille soit à Nantes.
Pourquoi ne pourrions-nous pas l’apprendre
ici en Corse ? Et laisser cet apprentissage,
ou en tous cas cette formation à une entreprise,
Veolia, ça m’inquiète dans la mesure
où elle formerait ses propres employés.
Serait-elle en mesure de former des officiers
qui pourraient rayonner dans le bassin
méditerranéen, et pas seulement d’ailleurs à
la SNCM ? Serait-elle en mesure de former
des officiers qui pourraient rayonner sur
l’ensemble des océans du monde ? J’en
doute parce que je ne lis pas derrière cette
volonté un projet de la part de Veolia. Je lis
seulement une volonté de saupoudrage
d’effets d’annonce : « Nous arrivons et non
seulement nous prenons vos navires, mais
nous allons également vous former ». Nous
n’attendons pas de la part de Veolia ou de
qui que ce soit venus d’ailleurs de venir
nous former ! Et comme nous n’avons plus
le complexe du colonisé, cette mesure-là
Veolia peut la remettre dans les cartons
parce que, pour nous, elle n’est pas prête
de nous séduire. Nous attendons des réponses
claires en terme de rééquilibrage des
emplois avec la région PACA, les accords
avec le gouvernement sont-ils caduc avec
Veolia, nous avons posé la question, ils ne
nous ont pas répondu. En terme de centrale
d’achat, nous avions dit clairement que
nous voulions une centrale d’achat en Corse
ou en tout cas quelque chose qui remplisse
ce rôle. Ils nous disent qu’ils ont la volonté
d’acheter des produits corses, mais alors là,
attention danger ! Lorsque l’on sait que la
Corse ne produit que 10% de ce qu’elle
consomme, alors, oui, ils vont acheter de
l’Orezza, de la Zilia, de la Saint-Georges et
autre, c’est très bien, maintenant, pour ravitailler
les navires, ils peuvent acheter tous
les produits dont ils ont besoin en Corse et
pas seulement les produits corses !
Attention, derrière l’effet d’annonce, il y a
un piège dans lequel il ne faut pas tomber.
Acheter des produits corses c’est la moindre
des choses, acheter tous les produits en
Corse et pour l’instant, je n’ai pas senti une
orientation claire de Veolia dans ce sens.
U Rib. : L’Assemblée de Corse a trahi la
Corse en refusant l’idée d’une compagnie
corse publique, qu’est ce qu’il faudrait faire
aujourd’hui pour que cette revendication
qui est portée par le mouvement national
dans son ensemble puisse aboutir ?
A.M. : Rappelez-vous les différentes
actions du STC qui ont été fortes et notamment
celle du Paoli qui avait vocation à
bouster justement cette logique de maîtrise
des transports de la Corse par les Corses.
Nous n’y sommes pas arrivés à cause de
choix totalement extérieurs aux nôtres, on a
préféré agréer la compagnie SNCM privée.
Maintenant, il nous faut tout simplement
continuer, marteler, essayer de convaincre,
et non de contraindre, la solution et bien
entendu la maîtrise des transports, donc la
régionalisation de l’entreprise et il nous suffira
de mettre à l’index, chaque fois
que la compagnie privée ira dans un
sens qui sera totalement antinomique
au nôtre. Je vous garantis que
cela sera le cas. N’étant pas guidé
par l’intérêt collectif du peuple
corse, Veolia s’inscrira très rapidement
dans une logique contraire à ce
que sont en droit d’attendre les usagers
du service public, et les Corses
de manière générale.
U Rib. : Au niveau judiciaire, on a
vu les marins du STC refuser de se
rendre à la gendarmerie de Toulon,
vous êtes vous-même toujours mis en
examen, où en sommes-nous exactement
?
A.M. : Personnellement, je pense
qu’il y a une volonté de la part du
gouvernement qui est très claire, c’est de
nous embastiller à terme. Si non, il ne développerait
pas autant d’efforts dans cette
affaire. Je vous rappelle qu’aujourd’hui
encore, souvent le GIGN débarque dans des
maisons, confisque des ordinateurs des
marins, j’entends également parler d’audition
à la DNAT, on est en plein délire ! Ça
me fait dire que si effectivement le gouvernement
a mis un tel paquet, c’est bien parce
qu’il a envie de régler ses comptes et il
semblerait que les 4 personnes mises en
examen dans cette affaire gênent le pouvoir.
Peut-être par notre conception du syndicalisme
qui est une conception révolutionnaire
qui ne peut plus être aujourd’hui contestée
par qui que ce soit, si ce n’est ceux qui
à travers cette affaire veulent simplement
critiquer notre démarche et tout simplement
par ceux qui ont rêvé faire de même, mais
qui restent dans le domaine du rêve !
Propos recueillis par Felice Bacciochi