Il faudra bien ouvrir un jour ou l'autre le débat sur le rapport direct de l'économie corse et
de la politique ou de l'absence de politique. Le Ribombu se devait d'ouvrir ce débat capital
par une série de contributions émanant de la société civile et qui, même très imparfaites,
pourraient contribuer à démystifier tous les poncifs et toutes les fausses annonces qui sont
le lot de notre pays.
Dans l'ensemble européen la Corse se singularise
par l'état de friche de son potentiel naturel, une
population relativement faible (mais est-ce un
mal ?) et une absence chronique de projet économique. A
notre sens, avant même d'entamer le débat sur le développement,
il faut de façon liminaire se livrer à une analyse
critique des diverses activités économiques et de la
responsabilité de la puissance publique concernant les
erreurs d'orientation dans une région où son autorité s'avère
déterminante.
Le développement de la Corse sera certes déterminé par
la situation générale du pays - la " part du milieu " - et par
l'environnement international mais dépendra in fine des
décisions qui relèvent du politique.
Jusqu'à ce jour, la Corse n'a pas achevé sa transition de
société agropastorale à celle de société post-industrielle,
comme c'est le cas des régions méditerranéennes comparables.
Au-delà des explications relevant du déterminisme
géographique - le soi-disant " handicap de l'insularité "
ou la " faiblesse démographique " étant de celles-là -
demeure le constat qu'en fin de compte une des raisons
historiquement objectives de cet état de fait est la conséquence
d'un antagonisme fondamental entre les intérêts
de l'Etat et ceux du Peuple Corse.
Le premier, prisonnier de sa logique territoriale centralisatrice,
est d'abord soucieux de neutraliser la zone corse.
Cette obsession est aggravée par son incapacité à considérer
le pays à la bonne échelle et par sa tentation jamais
abandonnée de résoudre le problème en modifiant la
donne démographique et environnementale.
On comprend dès lors que la préoccupation explicite du
second est d'échapper à ce schéma et qu'il aspire à construire
une nation moderne.
Il importait d'ouvrir le débat en commençant, comme
nous l'avons dit plus haut, par une analyse, sectorielle et
générale, du fait économique corse.
D'abord le tourisme, puisque cette activité est souvent
porteuse d'espoir dans des pays en quête de prospérité
alors que, dans le même temps, elle cristallise toutes les
craintes d'un monde livré à la dictature d'un développement
non maîtrisé et destructeur.
Le tourisme : un bilan mitigé
Le tourisme est un ensemble d'activités résultant du voyage
et du séjour temporaire de personnes hors de leur
domicile, quand ces déplacements tendent à satisfaire,
dans le loisir, un besoin du corps et de l'esprit dans la civilisation
moderne.
Or, si le tourisme comble une gerbe de besoins pour le
consommateur touriste, pareille activité procure aussi des
gains pour ceux qui reçoivent et accueillent ces touristes.
Le secteur du tourisme peut même constituer un moteur
du développement économique quand les autres branches,
comme l'industrie en Corse, sont peu fécondes. De
fait, l'île possède un pouvoir d'attraction déjà vif sur la
clientèle potentielle européenne. Toutefois, l'activité
essentiellement balnéaire reste traditionnelle, car les équipements
sont modestes et souvent vieillots. Dès lors, les
effets du tourisme sur l'économie corse, parfois enflés par
certains discours médiatiques, restent chiches.
Quels touristes ?
Après avoir connu des baisses importantes au cours des
années 1995, le nombre des visiteurs a dépassé 2 200 000
personnes en 2003. Cette année-là, la meilleure de ce
début de siècle, 50% des séjours ont été effectués hors-saison,
l'arrière saison attirant moins de monde que l'avant
saison :
Avant saison : 28 %
Saison : 50 %
Après saison : 22 %.
3 touristes sur 4 viennent de France, deux tiers d'entre
eux ayant pour origine l'Ile-de-France ou la Provence Côte
d'Azur sans que l'on puisse déterminer à ce jour la proportion
de Corses rentrant au pays à l'occasion des vacances.
Les Italiens et les Allemands représentent 70% des
touristes non français. Les statistiques ne précisent pas le
nombre de Corses rentrant au pays à l'occasion de leurs
congés.
Pendant la saison, les séjours en famille ou avec des amis
constituent 90% du total, tandis que les groupes de voyages
organisés représentent plus de 15% en avant ou en
arrière saison.
La durée de séjour s'établit, en moyenne, à 11 jours. C'est
durant la période estivale que les temps de présence sont
les plus longs : 13 jours. Pendant l'avant saison, les touristes
restent 9 jours et plus de 11, en après saison.
Les catégories sociales les plus fortunées représentent
près de 40% des touristes.
Trois-quarts des visiteurs de juillet et d'août ont arrêté
leur choix plus de 3 mois avant de venir en Corse. En revanche, les touristes d'avant saison se
décident plus rapidement.
Près d'un quart des effectifs d'avant et d'après
saison viennent dans le cadre de voyages
à forfait. Ce n'est pas le cas des visiteurs
de saison, dont seulement 12% viennent par
ce moyen.
Les touristes sont majoritairement satisfaits.
Un signe : le retour en Corse est fréquent ;
60% de la clientèle estivale est déjà venue.
La beauté des sites et les particularités des
moeurs corses constituent les principales
motivations d'attraction.
Quelles entreprises ?
80% des voyageurs effectuent des séjours
en hébergements marchands. Les lieux d'accueil
restent essentiellement à proximité de
la mer, car le tourisme de montagne, en
milieu rural, même s'il attire, est encore peu
développé, 90% du tourisme se cantonnant
au littoral.
Le tourisme rural, fait de gîtes ruraux, de
refuges, de chambres d'hôtes, est, il faut en
convenir, chétif, puisqu'il ne représente que
4% des capacités d'accueil et seulement 6%
des nuits passées.
Les entreprises liées au tourisme sont nombreuses et de
petite taille. On recense environ 1 300 entreprises
employant au moins un salarié à un moment donné. Sur
22 000 entreprises, toutes activités confondues, présentes
en Corse, les " touristiques " ne représentent que 6,5% de
l'effectif total.
47% d'entre elles sont des restaurants,
16% des hôtels avec restaurants.
Les entreprises du secteur touristique occupent, en
moyenne, un effectif salarié deux fois moindre que les
autres firmes corses. Deux tiers de nos petites structures
n'ont aucun salarié à un moment de l'année. Enfin, une
entreprise sur cinq n'est ouverte qu'en été. Examinons les
retombées de telles activités.
Les effets économiques
Il est estimé que le budget de séjour d'une famille, hors
coût du transport, s'établit à 1.067 €, la dépense moyenne
par jour et par personne étant évaluée à 30,49 €.
Globalement, il est estimé que le tourisme par ses effets
directs et indirects, engendre un chiffre d'affaires de un
milliard six cent mille euros en 2001, soit une valeur ajoutée
de cinq cent millions trois cent mille euro.
Rapportée au PIB de la Corse, la part du tourisme représente
environ 10% du total, ce qui constitue, il convient de
le souligner, une mince performance.
Décevants aussi apparaissent les résultats en terme d'emploi.
Le tourisme génère en moyenne 3 500 postes d'emplois
salariés équivalents plein temps. Ce qui ne représente
qu'à peine 4% de l'emploi total insulaire. De fortes
variations saisonnières rectifient ce chiffre moyen, puisqu'on
compte 8 000 salariés en août contre 2 000 en période
creuse. Un salarié sur quatre occupe un poste à l'année.
La durée moyenne des contrats ne dépasse pas quatre
mois. Ce sont, en général, des jeunes gens qu'embauchent
les entreprises du tourisme, l'âge moyen se situant à 35
ans, alors que dans les autres métiers il atteint 41 ans. Un
salarié sur deux a moins de 30 ans. Les employés du tourisme
non originaires de Corse sont, dans ce secteur, plus
nombreux que dans d'autres branches. Ils représentent
25% du total, contre 6% dans les autres métiers.
Les salaires du tourisme ne semblent guère alléchants,
puisqu'ils restent inférieurs de 10% aux salaires moyens
des ouvriers et même de 40% pour ce qui touche aux cadres.
Enfin, la majorité des postes correspondent à des
emplois peu qualifiés : serveurs et femmes de chambre.
En conclusion, l'activité touristique, en Corse, apparaît
déjà fort importante. Songeons qu'un pays entièrement
dédié au tourisme, la Tunisie, ne reçoit que deux fois plus
de touristes que la Corse. Toutefois l'impact du tourisme
sur notre modeste économie reste, tout bien considéré,
médiocre. Peut-on lui donner plus de vigueur ? Plus précisément
comment en faire une activité économique véritablement
organisée, porteuse de valeur ajoutée et non
exclusive d'autres activités modernes, tout aussi valorisantes.
Quel tourisme pour la Corse, c'est une question à laquelle
nous nous proposons d'apporter quelques éléments à
l'indispensable débat qui concerne l'ensemble des Corses.
Jacques Orsoni (professeur émérite à
l'Université de Corse), Jacques Faggianelli